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1864

LA TOUR D'IVOIRE

Victor LAPRADE

Par tous les noirs esprits cette route est hantée ; Évite, ô chevalier, la forêt enchantée, Fuis les sentiers couverts, fuis l’ombre de ces monts Où, sous des traits charmants, rôdent d’affreux démons.

Va livrer tes combats dans ces heureuses plaines Où la palme fleurit aux mains des châtelaines. J’accomplis un serment qui m’entraîne plus loin ; La palme que je veux se cueille sans témoin.

Par cette harpe d’or, par cette armure noire, J’ai juré de gravir jusqu’à la Tour d’Ivoire. Je fuis tout faux honneur et tout laurier banal ; Je veux voir l’invisible et boire au Saint-Graal.

Trouvère et chevalier, loin de ces molles fêtes, J’aspire à des amours, à des gloires parfaites. Mais toi-même, ô vieillard si prudent et si vert, Que fais-tu, seul, dans l’ombre, au bord de ce désert ?

Et pourquoi, si tu crains qu’un jeune homme y périsse, Braves-tu, d’aussi près, la forêt tentatrice ? Je vis là pour l’exemple et l’avertissement. Revenu de ces bois où chaque fleur nous ment,

J’ai connu, j’ai quitté les villes infécondes Et je veille aujourd’hui, seul entre ces deux mondes, Aimant et fuyant l’homme, et me ceignant les reins Pour marcher sans repos vers le Dieu que je crains.

Devant ce faux Éden, prodigue en remontrances, Je guéris les rêveurs des folles espérances. Des pèlerins tremblants reste le conseiller, Timide voyageur, moi je suis chevalier ;

Pour finir l’aventure à tes mains échappée, J’aurai, de plus que toi, ma harpe et mon épée. Plus heureux et plus pur, instruit par mes revers, Frappe de plus grands coups, chante de plus beaux vers !

J’ai reçu comme toi l’éperon et l’écharpe ; J’ai fait sonner le fer, j’ai fait gémir la harpe ; J’ai fouillé longuement la mystique forêt, De ses plus noirs détours j’ai percé le secret.

Assisté d’un regard qui m’éclairait dans l’ombre, J’ai vaincu des géants et des hydres sans nombre ; Mainte fée au désert m’a conduit pas à pas ; J’eus des guides charmants et je n’arrivai pas,

Où donc le Saint-Graal, où donc la Tour d’Ivoire ? Je ne les vis qu’en rêve et j’ai cessé d’y croire. Je ne les vis qu’en rêve et j’y croirai toujours ! Peut-être arriverai-je avec d’autres secours :

Ces lieux, purgés par toi de tant d’hôtes étranges, Libres de leurs démons, me réservent leurs anges ; Elles ont disparu des arbres et des fleurs Celles que j’invoquais et qui séchaient mes pleurs ;

Elles ont disparu des lacs et des fontaines Celles qui m’apportaient le remède à mes peines. Chassés par les hivers des prés et des buissons, Les oiseaux de mon cœur ont fini leurs chansons.

Je les ai vues mourir toutes les bonnes fées, Toutes les blanches mains qui nouaient mes trophées ; Et les dragons hideux, plus nombreux que jamais, Rampent dans les vallons, hurlent sur les sommets ;

Plus nombreux que jamais, au bord des précipices, Les pâles nécromants forment leurs maléfices. Tu t’es lassé trop tôt, ou tu crains le péril. Tu me parles d’hiver et je suis en avril,

Et des oiseaux Joyeux j’entends les symphonies ! N’as-tu pas offensé quelqu’un des bons génies ; Savais-tu quels présents nous leur devons offrir ; Quels mots mystérieux les forcent d’accourir ?

N’as-tu pas, incrédule à quelque fée absente, Méconnu la plus belle et la plus bienfaisante ? La reine des forêts, m’attachant son collier, Titania me prit, un soir, pour chevalier :

Titania qui veille autour des jeunes plantes, Rend les eaux, à son gré, plus vives ou plus lentes, Flotte au milieu des airs sur de molles odeurs, Et des soleils d’été corrige les ardeurs.

J’ai reconnu ses lois, et j’ai vaincu, par elle, Les hôtes les plus fiers de la forêt rebelle. Du printemps à l’automne elle a reçu mes vœux. C’est elle qui répand l’or sur les blonds cheveux,

Les roses sur la joue et sur les seins la neige ; Qui prolonge aux amours les nuits, ou les abrège ; Et régit d’un caprice altier, tendre ou moqueur, Tous ces charmes des yeux, les souverains du cœur.

Dans ses palais d’azur j’ai consulté Morgane ; J’ai suivi, jeune encor, son sillon diaphane : Celle qui porte au doigt d’impalpables aimants, Qui des globes sacrés conduit les mouvements,

Qui mesure et décrit les bonds de la pensée, Entre les infinis tient l’âme balancée, Forme entre les humains et les filles du ciel Ces nœuds puissants, tressés dans l’immatériel,

Dicte au pâle inspiré les hautes mélodies, L’enlève et le soutient sur ses ailes hardies, Et berce le songeur dans un monde enchanté Où le rêve est plus vrai que la réalité.

Guidé par elle, en vain je me suis mis en quête : Jamais la blanche Tour n’a laissé voir son faîte. J’ai pris dans la forêt par un autre chemin : Urgèle m’a saisi de son ardente main ;

J’ai volé sur son char, traîné par des panthères ; J’ai bu l’enivrement de ses baisers austères ; Elle a plongé mon cœur du volcan au glacier, Et de ma bonne armure elle a trempé l’acier.

J’ai goûté, sur ses pas, dans les nuits ténébreuses, J’ai goûté les amours, les haines vigoureuses. J’ai cru, par elle, amant sauvage et furibond, Aux créneaux de la Tour m’élancer d’un seul bond ;

Mais loin du but j’errais dans la forêt sacrée, Et m’éveillais, encor hésitant, sur l’entrée. D’autres guides, ainsi, terribles ou charmants, M’ont perdu, m’ont lassé de leurs enchantements.

J’ai voulu, maintes fois, recommencer l’épreuve : Un esprit m’appelait dans l’antre, au bord du fleuve ; Ange, ou fée, ou démon, tous ceux en qui j’ai cru, M’ont laissé sur la route, et tous ont disparu.

Ces brises du printemps, ce soleil qui m’enivre, Mes yeux charmés de voir, mon cœur charmé de vivre, Le murmure qui court sur cette harpe d’or, Tout me dit qu’en ces bois la fée habite encor :

J’ai vu luire un éclair sous leur ombre éternelle ; Tu n’as pas su trouver ce qui se cache en elle. J’ai revu ces forêts, je les parcours en vain, Plus une fée, une âme, un seul hôte divin ;

Mon appel sans écho meurt sur le roc aride, Et mes deux bras ouverts se ferment dans le vide ; Chaque pas, cependant, réveille un ennemi, Quelque serpent tardif sous la feuille endormi.

Des mille êtres, cachés dans l’épaisse verdure, Nul ne s’annonce à moi que par une blessure. Du sang des noirs dragons que j’ai frappés du fer, Des monstres sont éclos pires que ceux d’hier.

Les vampires affreux, les tarasques, les goules, Sous des arbres saignants s’y promènent en foule. Les pâles nécromants ont repris le pouvoir : La main ne peut toucher ce que l’œil a cru voir ;

Chaque ange est un démon, chaque source un piége. Inventant chaque jour un nouveau sortilège, La noire Mélusine, à travers les halliers, Conduit jusqu’à son antre et perd les chevaliers ;

Et, s’armant des trésors de ses sœurs étouffées, Règne seule et survit entre toutes les fées. Combien de ces vaillants, tous jeunes et joyeux, Tous remplis, comme toi, d’espoirs ambitieux,

J’ai vu, s’étant juré l’impossible conquête, Entrer dans la forêt comme pour une fête !… J’aurais bientôt compté ceux qui sont revenus, Tous vieux, hagards, souillés, sans armes, les pieds nus,

L’un pétri d’ironie et l’autre de blasphème, Aussi tristes que moi, flétris, n’osant plus même Nommer la blanche Tour objet de leur ardeur, Et niant le soleil, l’amour et la pudeur.

Et moi je dis : Si bons que soient l’homme et le glaive, Du trésor tant cherché la conquête est un rêve, Un prétexte aux chansons de Geste, aux doux romans, Un piège des démons et des vils nécromants.

Insensé qui s’y prend et court cette aventure ! J’en sauvai ma raison, du moins, et mon armure ; Au plus prochain moustier, me confessant vaincu, J’ai voué mon haubert, ma lance et mon écu ;

Pour punir mon orgueil, je montre ici ma plaie ; J’y veux vieillir, propice à tous ceux que j’effraie, Essayant d’écarter du voyage fatal Ceux qui rêvent de voir, de toucher l’idéal.

Par la Vierge et les saints, par la foi qui me porte, De ce monde interdit je franchirai la porte ; Je ferai de mon bras, je verrai de mes yeux, Ce que d’autres ont fait, ce qu’ont vu nos aïeux.

Pauvre inconnu, qui n’as ni renom ni devise, Va tenter l’impossible, et que Dieu te conduise. Le voilà qui chevauche à travers la forêt, Vigilant, le cœur haut et la lance en arrêt ;

Il va dans l’inconnu des bois, des chemins sombres, Fuyant tout ce qui luit, scrutant les lieux pleins d’ombres, Devinant sous les fleurs la guêpe ou le poison, Craignant l’œil trop ami qui brille hors de saison.

Il ne veut rien toucher que du bout de ses armes, Résolu d’être aveugle et sourd à tous les charmes, Tant qu’aux sûres clartés d’un infaillible amour Son cœur n’aura pas vu s’ouvrir la blanche Tour,

Sans risquer de confondre, en cueillant quelqu’ivraie, La beauté décevante avec la beauté vraie. Il va ; les noirs esprits, l’éprouvant de leurs coups, Cachés sous mille aspects, rôdent comme des loups.

« Chevalier, vois mes fleurs, » murmure ici la branche. « Vois mon duvet soyeux, » lui dit l’hermine blanche. « Cueille mes raisins mûrs, » ajoute un cep grimpant. — « Je flaire le poison et je vois le serpent. »

« Guerrier, sous ce beau frêne, après ta rude course, Vois ma fraîcheur, et bois de mes eaux, » dit la source. « Chevalier, » dit le lac qu’il côtoie en chemin, « Descends, je te convie aux délices du bain. »

— « Mon sang et ma sueur, c’est mon bain sous l’armure. » Un miel coule du chêne et la ruche murmure : « Prends ce rayon doré. » — « Ton miel est vite aigri ;

Le pain et le calice en partant m’ont nourri. » « Guerrier, qui cours si vite aux nobles entreprises, Cueille, en passant, au bord du panier, ces cerises. » « Ami, voici ma cruche et goûte de ce lait. »

« Ami, voici mes fleurs, prends celle qui te plaît. » — « Je ne veux rien de vous, dames et pastourelles ; Passez ! j’accepterais si vous étiez moins belles. L’enfant au chapelet, vous qui ne m’offrez rien,

Recevez le salut d’un chevalier chrétien. » C’étaient, à chaque pas, tentations pareilles, Complot malicieux des fruits, des fleurs vermeilles. Mais, toujours attentif, à travers vaux et monts,

Le guerrier déjouait les ruses des démons ; Tous il les devinait sous leurs multiples formes ; Tous il les écartait, lutins, dragons énormes, Ou de sa bonne lance, ou d’un signe de croix.

Nuit et jour, sans sommeil, il marchait par les bois : Ni la rose en berceaux sur les tapis de mousses, Ni les fines odeurs, ni les paroles douces, Rien n’arrêtait ce preux pour l’idéal armé,

Fors le devoir d’aller en aide à l’opprimé. Là-bas, dans ce vallon, quels soupirs lamentables Percent l’épais rideau des ifs et des érables ? Ce soleil est si pur, ces lieux sont si charmants !

Quel bruit de pleurs mêlés à des ricanements ? Suspends, bon chevalier, ton voyage et ton rêve ; Pour tous les malheureux tu dois tirer le glaive. Il court, il a pris, seul, libre de son cheval,

Le sentier tortueux qui plonge au fond du val. Sur un tertre moussu d’où filtre une fontaine, Les pieds scellés au roc par une étroite chaîne, Une femme est debout, presqu’enfant, et se tord

Dans les convulsions d’un impuissant effort. Trois nains velus, dont l’arc a pour flèche une aiguille, De mille et mille traits percent la pauvre fille ; Et six dogues affreux, noirs, hérissés, grondants,

Sont découplés contr’elle et lui montrent les dents. Sa mort est sûre, horrible. Une méchante fée, Sur un dragon assise et de serpents coiffée, Mélusine, ivre, heureuse au spectacle du mal,

Excite encor les chiens de son rire infernal. L’enfant est du village, elle a jupon de bure ; Sa coiffe de linon cache un peu sa figure ; Ses bras et ses pieds nus, son cou brun et vermeil

Ont reçu largement les baisers du soleil ; Pour seul bijou, formant sa parure discrète, Un rosaire de buis pend sur sa gorgerette. Elle appelle en pleurant et prie avec ferveur,

Criant : « Merci de nous, Jésus mon doux sauveur ! A moi, bon chevalier ! » Il écoute, il s’élance, Il frappe, et c’est assez du bâton de sa lance : Les molosses hurlants, les nains, vils ennemis,

Sont broyés sous ses pieds comme un tas de fourmis. Alors d’un bras plus fier, tirant sa bonne lame, Il va, l’œil enflammé, droit à l’horrible dame ; D’un seul coup le dragon, prêt à prendre son vol,

Tombe ; un épieu sanglant l’a cloué sur le sol. Le brave osera plus ; la sombre enchanteresse Sent sur son front ridé la pointe vengeresse ; L’affreux charme est rompu ; le monstre, en un moment,

Disparaît sous la terre avec un hurlement : Et le pieux guerrier, sur son armure noire, D’un grand signe de croix assurait sa victoire. Or la douce captive et le bon chevalier

Couple uni de hasard et déjà familier, Près de la source, au pied du frêne qui l’ombrage, Devisaient, car tous deux parlaient même langage ; Et, des esprits impurs craignant les noirs desseins,

Tous deux priaient la Vierge et vénéraient les Saints. — « Ainsi que vous m’aidez, seigneur, que Dieu vous aide. » — « A vos chagrins, enfant, que Dieu donne un remède. » — « Chevalier, que vos coups soient toujours aussi sûrs. »

— « Belle enfant, que vos yeux soient toujours aussi purs. » — « Combien je vous trouvai bon, vaillant, secourable ! » — « Mon vœu me lie au faible, à tous ceux qu’on accable. » — « Je n’étais rien pour vous qu’une fille des champs,

Aux projets inconnus et peut-être méchants ; Que saviez-vous de moi ? » — « Vous portez le rosaire ; Vous parlez d’une voix si suave et si claire ;

Et j’ai vu quelque part, dire où, je ne le puis, Entre ces fines mains ce chapelet de buis. » — « Peut-être au bord des prés où je filais ma laine ? » — « Ou peut-être au balcon de quelque châtelaine. »

— « Sur le char des faneurs ? » — « Ou sur un palefroi. » — « Ou chez un bûcheron ? » — « Peut-être chez le roi.

Je ne sais ; mais déjà ces beaux yeux, ce me semble, M’ont souri dans un monde où nous étions ensemble. Je revois vaguement, comme un rêve lointain, Briller ce front discret dans un groupe hautain ;

Je retrouve en mon cœur un écho qui me reste, Parmi d’altières voix, de cette voix modeste. » — « Je n’ai jamais porté que ces simples habits ; Vous ne m’avez pu voir qu’au milieu des brebis.

Vos yeux, votre bonté, vous trompent, je le gage ; Vous êtes de la cour et je suis du village. » — « Au village, à la cour, sous ces bois chevelus, Ni mes yeux, ni mon cœur ne s’y tromperont plus ;

Et je ne risque plus, quoique oublié, peut-être, D’oublier cette enfant ou de la méconnaître. » — « Passât-il sans me voir, dédaigneux ou rêveur, Moi pourrais-je, un seul jour, oublier mon sauveur ? »

— « Rien ne vous cacherait, ni serge, ni dentelle. » — « Je vous devinais bon… » — « Moins que vous n’êtes belle… » — « Seigneur, quand ces méchants m’ont prise en trahison,

Je portais le goûter aux gens de la moisson. Voyez, là, sous ce chêne entouré de pervenches, La cruche et le panier couvert de nappes blanches ; Il faut, après bataille, au chevalier errant,

Mieux que le fruit sauvage et que l’eau du torrent ; Ce repas de ma main n’est pas œuvre savante. Acceptez-le, pourtant, de votre humble servante. Je vous atteste, au moins, que nul méchant sorcier

N’y mêla de poison, si le pain est grossier ; Que mes fraises, mes noix et le lait de mes chèvres Ne se changeront pas en crapauds sous vos lèvres. » — « Soit dit, rieuse enfant, c’est un festin de roi ;

Mais venez partager vos fraises avec moi. » Et tous deux, sans façon, ainsi que sœur et frère, Sans souci des géants, des nains, du sort contraire, Assis près de Peau vive où se mirent leurs yeux,

Épuisent le panier en un goûter joyeux. Le rire épanouit ces deux franches figures Car la douce gaîté convient aux âmes pures. — « Maintenant, » fit le preux, « je me dois souvenir

Que d’autres nécromants pourraient bien survenir ; Chère petite sœur, je veux, quoi qu’il arrive, Jusqu’au toit de son père escorter ma captive. » — « Nenni, mon doux seigneur, il ne m’est pas permis ?

Grâce à vous, dans ces bois je n’ai plus d’ennemis ; Vous avez pour longtemps écarté Mélusine ; La ferme de mon père est d’ailleurs si voisine ! Je crains les médisants et les propos jaloux

Autant que les sorciers et bien plus que les loups. Adieu ! votre chemin vers le château des fées Sur ces roches, là-haut, de noirs sapins coiffées Monte, et le mien descend le long de ce ruisseau ;

Allez à vos combats, je vais à mon troupeau. » — « Déjà vous m’éloignez, ingrate, je demeure ! » — « Déjà vous commandez et voulez que je pleure ? » — « Je suis le plus prudent et je veux vous servir. »

— « Moi, je suis la plus faible, on me doit obéir. » — « J’obéis ; mais qu’au moins, sans laisser de rancune, J’emporte un souvenir de ma bonne fortune. Je prends du bout des doigts, sans toucher au corset ;

Ce bouquet de trois fleurs noué par un lacet. » — « Je ne les donnais pas, vous les avez su prendre ! Gardez-les, » reprit-elle ; et, d’une voix plus tendre : « Je voudrais vous laisser pour les jours de malheurs

Un talisman plus fort que ces trois pauvres fleurs ; Mais vous aurez aussi ma meilleure prière ; Je la dis, chaque soir, la main sur ce rosaire. » — « Donnez prière et fleur, » fit le bon chevalier,

« Tout, rose et marguerite et brin de violier, J’en fais mon talisman, et, dans chaque aventure, Je porterai toujours ces fleurs sous mon armure. » — « Mes vœux au ciel, mes vœux s’élèveront pour vous. »

— « Le ciel les entendra, l’écho m’en sera doux. » — « Que Dieu vous paye, un jour, cette bonne œuvre en gloire. » — « J’ai remporté pour vous ma plus douce victoire, Soyez sage, toujours ! »

— « Vous, toujours triomphant ! Adieu, bon chevalier ! » — « Adieu, la belle enfant ! » Chacun suivit à part son destin et sa route ;

Ainsi fait-on souvent, hélas ! quoiqu’il en coûte. Mais d’un rêve pareil troublés et palpitants, Tous deux pour compagnon ils avaient le printemps. L’air s’emplissait pour eux de baume et d’harmonies ;

Ils allaient escortés par tous les bons génies ; Les sylphes répétaient, légers, tendres, moqueurs, La chanson qui tout bas se chantait dans ces cœurs. A l’heure où le ciel se colore

Des premières roses du jour, Où le cœur s’éveille et s’ignore Tâchez d’éterniser l’aurore. Restez au matin de l’amour.

A l’heure où le flot, sur la grève, S’enfle et meurt sous un rayon d’or ; Où la fleur s’ouvre et se soulève, Où l’esprit n’est plus dans le rêve

Sans être dans la vie encor ; Où l’avenir a des mirages, Où l’horizon riche et lointain Se prête aux plus folles images ;

Où l’œil bâtit dans les nuages, Où l’âme arrange le destin ; Restez dans l’aube, à l’heure fraîche Où la fleur garde son velours.

Laissez son duvet à la pêche : Fi du glouton qui se dépêche De la flétrir sous ses doigts lourds ! N’abrégez pas la saison verte

Où nul frelon n’a dérobé Le miel de la rose entr’ouverte, Où dans la vigne encor déserte Nul fruit des rameaux n’est tombé.

Où, pur de tout désir profane, L’amour est sauvé des douleurs : Et peut, d’une aile diaphane, Toucher au lis sans qu’il se fane,

S’y poser sans courber ses fleurs ; Où, dans son indécise enfance, On ne sait de quel nom charmant Pudeur, amitié, confiance,

Sous cette robe d’innocence Baptiser ce doux sentiment ; Où l’on se cherche sans mystère, Où l’on se rencontre sans peur ;

Où, chaque soir, dans sa prière, L’un peut dire à Dieu : C’est mon frère, Quand l’autre lui dit : C’est ma sœur. A l’heure où le ciel se colore

Des premières roses du jour, Où le cœur hésite et s’ignore, Tâchez d’éterniser l’aurore. Restez au matin de l’amour.

Tous les ruisseaux ont des sources connues ; Toute rosée est un envoi du ciel ; L’éclair toujours jaillit du flanc des nues ; Abeille et fleur nous présagent le miel ;

Tous les ruisseaux ont des sources connues. D’où naît l’amour, qu’il soit triste ou joyeux ? Qu’il soit de miel, de flamme, ou de rosée, Qu’il ait le rire ou les larmes aux yeux,

Que l’âme en vive, ou qu’elle en soit brisée, D’où naît l’amour, qu’il soit triste ou joyeux ? Veut-il toujours beauté, grâce ou génie ? Est-ce un essor vers un être idéal,

Est-ce un caprice, un culte, une harmonie, Est-ce un accord de l’égal à l’égal ? Veut-il toujours beauté, grâce ou génie ? La douce flamme a cent foyers divers ;

La douce fleur vient de plus d’une graine, Fleurit l’été, dans les plus noirs hivers ; Il naît de tout, et jusque de la haine ; La douce flamme a cent foyers divers.

C’est d’un sourire et souvent d’une larme, D’un vague instinct qu’on ne peut définir, D’un mot du cœur, d’un geste qui nous charme, C’est d’un espoir ou bien d’un souvenir,

C’est d’un sourire et souvent d’une larme. Dieu qui le donne en garde le secret. Pourquoi dans l’air l’atome qui voltige, Va-t-il ici semer une forêt,

Là féconder une fleur sur sa tige ? Dieu qui le donne en garde le secret. On va s’aimer, à quoi le reconnaître ? L’un près de l’autre on a marché longtemps,

On s’ignorait, se dédaignait peut-être ; C’était l’hiver et voici le printemps. On va s’aimer, à quoi le reconnaître ? Le cœur s’est pris dès le premier regard.

On vient tous deux des deux pôles contraires, On s’aperçoit de loin et par hasard… Du premier coup on s’est reconnu frères. Le cœur s’est pris dès le premier regard.

Un seul rayon a mis le ciel en flamme. Hier la lumière arrivait lentement, Tout pâlissait dans les cieux et dans l’âme, Et ce matin tout brille en un moment ;

Un seul rayon a mis le ciel en flamme. Crois-tu préserver toujours Tes amours Et leur fraîcheur matinale ?

Nous soufflons, d’un air bénin, Le venin Dans la rose virginale. Venez du val et des monts

Noirs démons, Accourez lutins et gnomes ! Chassons les sylphes joyeux ; Sous ses yeux

Promenons d’impurs fantômes. Qu’on le force à désirer, Effleurer La pomme d’or qui le tente ;

Que chez ce couple ingénu L’inconnu Allume une soif ardente. Qu’ils trouvent, dès aujourd’hui,

Un ennui Dans l’extase des prémices ; Buvant tous deux, à foison, Le poison,

La lie au fond des calices. Soufflons les doutes moqueurs Dans ces cœurs ; Que l’un l’autre se renie ;

Que chacun, perdant sa foi, Couve en soi Les soupçons et l’ironie. Sans peur du gnome impur et du vil nécroman

Je suivrai mon chemin au bord des précipices ; J’emporte sur mon cœur, j’emporte un talisman Et, par lui, nous serons sauvés des maléfices. J’ai reçu trois fleurs au départ,

Violier, rose et marguerite. J’ai reçu trois fleurs pour ma part : Douce faveur que je mérite, Un mot, un sourire, un regard…

Un printemps qui me renouvelle ; Un mot, un sourire, un regard… J’ai trois fleurs d’elle ! Las ! je n’ai pu la retenir ;

Mais son adieu me fut si tendre ! Je ne sais rien de l’avenir, Mais j’emporte avec quoi l’attendre. Estime, honneur, bon souvenir…

Elle est sage autant qu’elle est belle ; Estime, honneur, bon souvenir, J’ai trois fleurs d’elle ! S’il m’est donné de la revoir,

Je lui dirai pourquoi je l’aime. Ces yeux n’ont pu me décevoir, Son cœur sera pour moi le même. Douceur, franchise et bon espoir…

Je la retrouverai fidèle ; Douceur, franchise et bon espoir… J’ai trois fleurs d’elle ! Ici, dans la forêt, se croisent en tous sens,

De longs sentiers tendus comme un piége aux passants. Nul indice amical du danger ne vous sauve, Pris entre ces réseaux, comme une bête fauve, Le triste chevalier s’est signé par trois fois :

Voici quatre chemins qui se coupent en croix. Lequel aboutira jusqu’à la Tour d’Ivoire Où dans le Saint-Graal il espérait de boire ? Nul signe qui l’annonce à l’œil le plus subtil ;

Rien ne diffère entre eux… pas même le péril : Tous sont également bordés de précipices’, Peuplés d’illusions et de fleurs tentatrices ; Partout, de sombres voix, des cris désespérés

Promettent au vaillant les combats désirés ; Partout l’or des fruits mûrs et le parfum des ruches, Partout les oasis lui dressent leurs embûches. Le prudent voyageur, qu’il s’est perdu de fois,

Qu’il a pris et quitté de chemins dans les bois ! Seul, à bout de calculs, errant à l’aventure, Il n’a plus qu’à lâcher la bride à sa monture ; Lorsqu’il entend, là-bas, poindre un bruit de chanson.

Une voix s’approchait en longeant le buisson ; L’accent était si doux qu’il vous saisissait l’âme, Et le soupçon fuyait la chanteuse… ange ou femme. « Jamais, se dit le preux, sorcières ni lutins

N’ont eu ce timbre pur et ces sons argentins. » Il est une source au village, Clair miroir, Où le cœur, comme le visage,

Peut se voir. Mais qui veut interroger l’onde, Doit, tout bas, Lui dire un mot que tout le monde

Ne sait pas. Moi je le sais ! et quand m’invite Un amant, Le bleu miroir m’apprend, bien vite,

S’il me ment. Au premier qui dans la fontaine S’est miré, J’ai pris l’amour pour de la haine,

J’ai pleuré ! Un autre est venu, l’œil humide, Plein d’ennui, Il semblait si doux, si timide…

Moi j’ai fui ! Un autre m’aimait à la rage ; Front maigri, C’était un volcan, un orage…

Moi j’ai ri ! Et Cœlia parut à l’ombre de la haie. — « C’est vous, la belle enfant, comme vous êtes gaie ! » — « C’est vous, beau chevalier, comme vous êtes noir !

Si loin de votre but où courez-vous ce soir ! » — « J’ai perdu mon chemin et presque mon courage. Mais vous, seule, et si tard, et si loin du village ! » — « Moi, je n’ai rien perdu, messire chevalier ;

Je suis dans mon chemin ; ce bois m’est familier ; J’en appris les secrets de mon parrain l’ermite, Saint homme à qui tantôt j’allais rendre visite. » — « Or si l’on rencontrait, seule à courir les bois,

Au lieu de son féal un rôdeur discourtois, Un nécroman ? » — « Je sais que votre bonne lance A purgé la forêt de cette mal-engeance.

Or, peut-être la lance a besoin du fuseau Pour débrouiller ce soir un perfide écheveau ; Et je puis, vers le but qui fuit à votre approche, Guider l’homme sans peur, moi fille sans reproche. »

— « Partons, et le sentier fût-il sombre et mauvais, Si vous me conduisez, c’est au ciel que je vais. Mais nous serions honnis, moi, Bayard, et ma lame, Si j’osais chevaucher ainsi près d’une dame,

Quand ses beaux petits pieds à tenir dans la main Se meurtriraient pour nous aux cailloux du chemin. Montez, voici mon bras et voici votre place : Vous serez pour Bayard un fardeau qui délasse. »

Ainsi fut fait ; la belle, alerte et sans effroi, Saute en croupe et s’assied sur le bon palefroi ; Et, sous ce poids léger, la bête au cou de cygne Se cabre allègrement et part au premier signe.

Or, pour se maintenir, l’enfant au cavalier Comme une vigne à l’orme avait dû se lier, Et d’un bras arrondi contre la noire armure L’enlacer fortement d’une étroite ceinture.

C’était, sans la chercher, sur la place du cœur Qu’elle appuyait ainsi sa douce main de sœur. Les gantelets pendaient à l’arçon de la selle. Le preux mit une main sur la main de la belle,

L’osa saisir, enfin la pressa longuement ; Et la main restait là, comme un consentement. Tremblants tous deux de faire envoler cette étreinte Ils se taisaient ; le charme était mêlé de crainte :

Mais le cœur le plus pur ne pouvait s’y tromper, Au dangereux silence il fallait échapper. — « Chevalier, dit l’enfant, je crois que je sommeille ! Voici dans l’air un bruit qui passe et qui m’éveille ;

Il se répète encor ; je ne l’ai pas rêvé : C’est un clocher lointain qui nous sonne l'Ave ! S’il vous plaisait prier avec moi, tout à l’heure ? Quand elle est faite à deux la prière est meilleure. »

— « J’ai même foi que vous, j’ai même espoir, prions ! Récitez les versets, je dirai les répons. » Le chemin était long et le bois solitaire : La dame proposa de doubler le rosaire ;

Et l’Ave Maria recommençait toujours, Comme pour les sauver des périlleux discours ; Et, dans la blanche main, qui conservait sa place, Le chapelet de buis roulait sur la cuirasse.

Émus tous deux, mais fiers, retenant leur aveu, Ils allaient sans rien dire, ou se parlaient en Dieu. Ce doux trajet, mêlé d’amour et de prières, Serpenta longuement des taillis aux clairières,

Puis un chemin s’offrit plus, droit et plus ouvert, Au bout de ces sentiers perdus dans le désert. — « Vous pouvez, de ce pas, aller seul et sans crainte, Chevalier, vous voilà tiré du labyrinthe. »

— « Sitôt ! je l’aurais cru plus long et moins charmant. » — « Adieu ! la nuit menace, et, sans perdre un moment, Vers ce rocher, là-haut où la neige miroite, Dirigez-vous, suivant toujours la ligne droite.

Adieu ! » La voix tremblante et le cœur tout en feu, Sans trouver d’autre mot, il répétait : « Adieu ! » Gardant sa main. L’enfant d’un saut, preste et légère,

S’arrache et disparaît dans la haute fougère. Il partit, absorbé, sans penser et sans voir. La nuit n’effaçait point l’éclair de ce beau soir ; D’une ardente lumière il avait l’âme pleine

Et, toujours, de ce bras sentait la douce chaîne. Qu’il regretta longtemps ces sentiers hasardeux Qu’on fait d’un pas si sûr quand on y marche à deux ! Et, pour ce cœur jadis épris de solitude,

Dans ce vide éternel que le voyage est rude ! Tout à son cher ennui, des vallons aux sommets Il marchait sans compter, ni s’arrêter jamais ; Et la lune, déjà, s’éteignait dans l’aurore

Qu’il rêvait de sa dame et cheminait encore. Mais de son bon cheval il eut enfin pitié. Son palefroi, c’était sa plus vieille amitié ! Il saute, et, le flattant, du harnais le dégage.

Un ruisseau leur offrait la verdure et l’ombrage ; Et, tandis que Bayard tondait l’épais gazon, Assis, les yeux perdus dans le vague horizon, Sans quitter le haubert, la cuirasse et l’écharpe,

Le chevalier chanteur se souvint de sa harpe. Toutes les fleurs s’ouvraient dans les prés d’alentour ; Tous les nids s’éveillaient et saluaient le jour. J’ai tenu sa main dans la mienne,

J’ai tenu sa main sur mon cœur ; Croyez-vous qu’elle s’en souvienne ? Était-ce hasard ou faveur ? Je ne sais ! Mais j’ai la folie

De m’en faire un gage d’espoir… Qu’elle m’aime ou qu’elle m’oublie, J’ai tenu sa main tout un soir. Quand je l’ai doucement pressée,

La blanche main n’a pas frémi ; Pourtant elle me l’a laissée… Faut-il croire qu’elle a dormi ? Si ce fut malice ou mensonge,

L’avenir me le fera voir. Mais non, ce n’était point un songe… J’ai tenu sa main tout un soir. J’ai senti sur cette main fraîche

S’étendre une molle tiédeur ; Du velours ambré de la pêche Ma main garde la fine odeur. Quelle ironie, ou quelle ivresse,

Perçait dans ce doux nonchaloir ? Je l’ai pris pour une caresse… J’ai tenu sa main tout un soir. Voudra-t-elle, un jour, me la rendre,

En me disant : C’est pour jamais ! Est-ce humeur légère, ou cœur tendre ? A-t-elle vu que je l’aimais ? Son front est pur, son âme est belle :

Non, je n’ai pu me décevoir ! Mais, dusse-je en mourir loin d’elle, J’ai tenu sa main tout un soir. Faveur rare et qui t’émerveille !

Toucher sa main du bout des doigts, En se disant qu’elle sommeille. Un mendiant au coin du bois Obtient félicité pareille :

Toucher sa main du bout des doigts ! Heureux amant trop téméraire ! Du merle entends-tu le sifflet ? Sous l’ombrage, oh ! que viens-tu faire ?

C’est pour y dire un chapelet Que la pelouse est solitaire… Du merle entends-tu le sifflet ? La douce brise est éveillée :

C’est pour répondre à l’oraison. La rose est de neuf habillée ; Le cerf brame sur le gazon ; L’oiseau chante sous la feuillée :

C’est pour répondre à l’oraison. Oh ! perle de galanterie ! Chevalier, tu sais ton devoir : Quand l’occasion est fleurie,

La mousse épaisse et le bois noir, Attends que la dame t’en prie… Chevalier, tu sais ton, devoir. Elle en rit ; peut-être elle en pleure…

Mais le démon n’y perdra rien. La belle aura chance meilleure, Un ami moins aérien. Tu n’as pas profité de l’heure ;

Mais le démon n’y perdra rien. Un sourire, un doux geste, ô faveurs printanières, Un regard ! Rien n’efface du cœur ces extases premières,

Rien, plus tard. L’été donne, à foison, rose et fraise vermeille, Lis divins ; L’automne a répandu son urne et sa corbeille ;

Fruits et vins ; On remplit chaque jour les celliers et les verres, Sans péril ; On vous regrette encor, craintives primevères,

Fleurs d’avril ! Puis, quand la coupe est vide et la rose pâlie, Le ciel noir, On se rappelle encor, si le reste s’oublie,

Ce beau soir Où l’on tenait sa main, où l’on voyait sourire Ses yeux bleus, Où la timide enfant vous livra, sans rien dire,

Ses aveux. Fais de ces bonheurs, purs de remords et d’alarmes, Ton trésor : C’est le joyau sacré qui, dans le temps des larmes,

Brille encor. Des pins sont clair-semés sur les bruyères sèches, Noirs au fond d’un ciel rouge, aigus comme des flèches. Des pics, à l’horizon fermé de toute part,

Des sommets dentelés déchirent le regard. Voyez, dans ce ravin où, sur la roche aride, Un vieux hêtre amaigri verse une ombre torride, Seul dans son manteau sombre, étendu comme un mort,

Voici le cavalier, sans son cheval ; il dort. Le fidèle Bayard, expirant à la peine, Gît exposé, là-bas, aux corbeaux de la plaine. La cuirasse et l’écu sont faussés ; le haubert,

Bosselé, d’une rouille épaisse est recouvert. Le preux n’a sous sa main qu’un tronçon de sa lance ; Sa harpe a disparu. Son glaive et sa vaillance, Son vœu de marcher droit dans son âpre sentier

Et son amour… c’est tout ce qu’il gardait d’entier, Il s’éveille, et debout, l’œil fier, sans un murmure, Il prie, en rajustant tous ces lambeaux d’armure. Or, voilà qu’en formant un grand signe de croix,

Il sent, contre l’acier, s’agiter, sous ses doigts, Un chapelet de buis… Ô trouvaille imprévue ! Celui qui l’autre soir, s’il en croit à sa vue, Bénissant et charmant les longueurs du chemin,

S’égrenait sur son cœur dans une blanche main. D’où vient ce don ? quelle est cette fortune étrange ? Est-ce un larcin commis pour lui par son bon ange ? Sa dame est donc venue, elle a prié pour lui,

Veillé sur son sommeil, pleuré de son ennui ! La belle au jupon court, rustiquement coiffée, Au lieu d’une bergère est peut-être une fée ? Peut-être elle se cache et paraîtra soudain ?

« J’ai sa douce pitié… si c’était son dédain ! Mais qu’il vienne d’un ange ou soit donné par elle, Que l’adorable enfant soit fée ou pastourelle, Ce présent m’est un gage, un espoir assuré ;

C’est le vrai talisman et par lui je vaincrai. » Et, déjà, d’un pas ferme il a repris sa route, Guéri de sa fatigue et sauvé de son doute, Paisible, et d’un regard qui brave le destin

Interrogeant l’espace et l’horizon lointain. Là-bas, à l’occident, apparaît comme un rêve Un mont étrange, assis sur une large grève ; Ses pieds semblent baignés par un Océan noir ;

Un nuage léger, vermeil, riant à voir, Dorant de ses reflets la nuit qui l’environne, Descendu sur son front le voile et le couronne. Dans l’or de ces brouillards fantasques et charmants

L’œil se joue et bâtit de vagues monuments : Le voyageur subit ce merveilleux prestige ; Un instinct vers ce but, malgré lui, le dirige : Il marche, en méditant, plein de joyeux accords ;

Le vol de sa pensée a soulevé son corps. « Triste et seul je portais la vie Pour garder l’honneur jusqu’au bout. Je combattais, sans autre envie

Que mourir en restant debout. Sans m’avouer ma lassitude, Je sentais bien, à chaque pas, Que l’orgueil et la solitude

Au plus fort ne suffisent pas. Je vivais, chevalier sans dame, Sans ferveur, à peine chrétien ; Je me disais du fond de l’âme :

Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien. J’allais par hasard, par miracle : Las d’agir, plus las de rêver ; En touchant le but ou l’obstacle,

Je n’aurais pu me relever. Aujourd’hui, tout me sollicite A tenter l’œuvre en qui j’ai foi ; Je sens mon cœur qui ressuscite ;

Et mon but s’approche de moi. Vainqueur, j’ai des témoins, un juge ; Je sais quels prix me sont offerts. Vaincu, je connais mon refuge :

Deux bras chéris me sont ouverts. J’ai des amours sûrs et fidèles, Si tout le reste est hasardeux. J’étais las… mon ange a des ailes

Pour nous emporter tous les deux. Quoi donc me reste inaccessible, Si Dieu me garde un tel secours ? A cœur aimant rien d’impossible :

L’inconnu m’appelle et j’y cours. » Oui, tu l’as bien comprise, et tu parles pour elle : C’est bien ce fier amour qu’elle veut t’inspirer. Dieu tira de vos cœurs cette double étincelle,

Pour luire et non pour dévorer. Gardez l’ardent rayon pur de tout vil mélange. Pour faire ici le bien, pour monter vers le beau, Elle et toi, vous serez les deux mains du même ange,

Les deux ailes du même oiseau. C’est pour souffrir à deux qu’on se trouve et qu’on s’aime. Qu’importe la douleur ou le plaisir banal, Si plus haut vers le ciel, plus haut dans l’idéal

On est porté par l’amour même ? Écoutez, joyeux démons, Les sermons D’un amour à face blême,

Préludant, soir et matin, Au festin, Par des propos de carême. Oh ! les tristes amoureux,

Sots, peureux, Glacés, transis par les fièvres, Qui, pouvant boire à plein cœur Ma liqueur,

S’enivrent du bout des lèvres ! Que c’est bien passer le temps Du printemps ; Quels doux plaisirs sont les vôtres !

Eh quoi ! lèvres de corail, Dents d’émail, Pour dire des patenôtres ? On laisse — et l’on croit aimer ! —

Tout chômer : Œil lutin, bras de sirène, Sein de lis et cheveux d’or, Ce trésor

A faire un manteau de reine. Mêlez donc, vous ferez mieux, Ces cheveux Au crin des âpres cilices ;

Faites-en, triste jouet, Un long fouet Pour fustiger les novices. Qu’on me vienne, en tel émoi ;

Faire à moi Cette morale imprudente ; Je mets vite à la raison, En prison,

Les lèvres de la pédante ! Honnis soient le Saint-Graal, L’idéal, Et nargue de la croisade !

Au coin du bois, pour saisir Le plaisir, Viens te mettre en embuscade. Tu vas contre le courant

Du torrent, Il est plus doux de le suivre. Pourquoi chercher des tournois, Des exploits

Comme on en fait dans les livres ? Pourquoi jeûner, dans l’espoir De t’asseoir Chez ceux de la Table ronde,

Quand le festin de l’amour, Nuit et jour, Est servi pour tout le monde. Va ! rêve encor vertus et travaux fabuleux,

Coupes de diamants d’un sang divin remplies, Amour éternisé dans un champ de lis bleus… La terre n’a de bon que ces saintes folies. Un prodige s’est fait : le triste abandonné

A trouvé sur sa route une sœur douce et tendre ; Ce miracle d’amour, c’est à toi de le rendre, De le rendre en honneur à qui te l’a donné. Poursuis donc ta chimère, escalade les nues ;

Devant ce talisman les deux s’abaisseront ; Monte ! et si tu ravis des perles inconnues, Reviens en étoiler son front. La montagne au couchant rayonnait haute et Gère.

Lui fasciné, poussé du cœur vers la lumière, Il court, et dans sa foi rien ne peut l’ébranler ; Mais le brillant sommet paraissait reculer. Chaque jour, forçant l’homme à de nouveaux miracles,

Abrégeant la distance entassait les obstacles. Tous ses premiers combats n’étaient que jeux d’enfant : Cent hydres succédaient à l’hydre qu’il pourfend ; Des gouffres ténébreux s’ouvraient dans chaque ornière ;

Tout l’enfer s’amassait pour la lutte dernière. Un monstre à chaque pas, né de l’air ou du sol, Lui barrait le chemin, le heurtait dans son vol ; Ce n’étaient que géants, dragons de toutes tailles ;

Et le fer s’ébréchait sur leurs dures écailles. Dès qu’un instant, le bras se reposait vainqueur, D’autres plus grands périls venaient tenter le cœur : Le monde est tout fleuri de ces dangers qu’on aime ;

Il faut, à chaque pas, percer un stratagème, Du fruit le plus vermeil repousser le poison, Et du lis le plus blanc la noire trahison. Des belles aux bras nus, formant un joyeux groupe,

L’enlaçaient dans la ronde et lui tendaient la coupe. D’insidieux festins, sous des rosiers servis, S’offraient à tous les sens du même coup ravis. L’insecte aux feux impurs le piquait sous le frêne.

Tout arbre a sa dryade et tout flot sa sirène ; Sur tous les lacs, émus du bruit des instruments, On voit, de chaque rive, en des lointains charmants, Briller la harpe d’or entre deux seins de neige.

Jusqu’aux nids des ramiers qui vous dressent leur piège. On boit dans l’air des soifs qu’on ne peut apaiser, Et tout ce qu’on écoute a le son d’un baiser. Il part ; et si la dent ou la griffe le blesse,

Le sourire émoussé meurt contre sa sagesse, Et pas plus le soupir que le rugissement De son ferme sentier ne l’écarte un moment. Il parviendra ! Voici le rocher sur la grève :

Ses deux mains ont touché ce qu’avait vu son rêve. Mais combien las, vieilli, consumé par l’effort, Et dans quel dénuement il va gagner le port ! N’ayant pour assaillir la muraille escarpée

Qu’un chapelet de buis et qu’un tronçon d’épée. Au milieu d’un jardin fermé d’un haut rempart, L’immaculé donjon invitait le regard ; Il émergeait de l’ombre et de la roche noire ;

Le jour naissant jouait sur les créneaux d’ivoire, Et le preux saluait du cœur la blanche Tour. Du long mur qui l’enserre il fait vingt fois le tour : Pas de brèche, une porte unique, elle est barrée !

Il n’aboutira donc qu’à mourir sur l’entrée ! Le mur est de granit et la porte est de fer ; Nul ne la brisera, demain pas plus qu’hier. Morne et baissant la tête et ne sachant que faire,

Le preux sur sa poitrine aperçoit le rosaire : Son talisman parlait et s’offrait, il comprit, Lui fit toucher la porte… et la porte s’ouvrit. Entré dans ces jardins, l’homme s’y renouvelle ;

L’œil est plus clairvoyant, la nature est plus belle ; On vient, tout est nouveau, rien ne semble inconnu ; On l’avait dans le cœur, on s’en est souvenu. La fleur qu’en d’autres champs on dédaignait la veille,

Cueillie en ces doux lieux paraît une merveille. Les oiseaux chantent mieux sur des arbres plus verts. Qui donc s’est transformé, notre âme ou l’univers ? Rien ; le cœur bat de même et la terre gravite ;

Mais un hôte meilleur tous les deux les habite. Ainsi quand sur nos pas, la main dans notre main, Un envoyé du ciel revêt le corps humain, Il nous est tout pareil, son front n’a rien d’étrange,

L’œil ne voit qu’un mortel, l’esprit adore un ange. Dans ce monde imprévu, le chanteur chevalier Se guidait seul, ainsi qu’en un lieu familier. Jamais de son passé plus vivantes images

N’ont mieux rempli son cœur et reçu plus d’hommages, Et, s’il en croit ce cœur, jamais il n’a goûté, Jamais, avant ce jour, il n’a vu la beauté. C’est un homme nouveau, comme après le baptême,

Guéri, plus fort, plus pur, mais qui reste lui-même. Jusque dans son harnais par les combats terni, Rien ne s’était changé, tout s’était rajeuni : Panache et lambrequins revenaient sur son casque,

Comme sur un vieil arbre un feuillage fantasque ; Comme un ciel dont la pluie a nettoyé l’azur, La cuirasse éclatait d’or sur un acier pur ; Sur l’écu, dont la rouille en un moment s’efface,

Les émaux reverdis brillaient comme une glace ; Sellé, harnaché d’or, à l’ombre d’un tilleul, Bayard impatient hennit avec orgueil ; La harpe, hier encore oubliée ou perdue,

Résonne avec la brise aux rameaux suspendue. Le preux dans ce doux monde errait en liberté, Ne sachant s’il marchait ou s’il était porté ; Joyeux et confiant, il parcourait en maître

Ces prés vierges encor, croyant les reconnaître. Il revoyait plus beaux, dans ce frais paradis, Tous les lieux où son cœur avait saigné jadis. Là, comme entre les pins, une cime de neige

Blanche au-dessus d’un bois noir, touffu, mais sans piège, Montait la Tour d’ivoire ; un soleil d’Orient Illuminait son front candide et souriant. On eût dit ces créneaux doués de la parole.

De ce nid de colombe un chant léger s’envole, Un appel, une voix qui convie ; et le preux Montait d’un pas réglé sur ces rythmes heureux. Toi qui veux prendre à toute chose

Ce que la main n’y peut saisir ; Qui rêves l’éternelle rose, Des amours où l’on se repose, Un bonheur exempt de désir ;

Toi qui poursuis la beauté pure, Le lis que nul doigt n’a terni ; Toi qui veux aimer sans mesure. Savourer ta douce blessure

Et t’enivrer de l’infini, Suspends tes armes en trophée : C’est ici l’éclatant séjour Où toute guerre est étouffée,

Où règne la dernière fée, Où fleurit le dernier amour. Viens t’asseoir, tu verras près d’elle Tes pleurs séchés, tes maux guéris ;

C’est la sœur que ton âme appelle ; C’est la dernière et la plus belle Qui reste aux bois de leurs Péris. Dans la forêt joyeuse et folle,

Quand l’arbre du Christ fut planté, Le jour où la dernière idole, Où l’essaim trompeur et frivole Fuyaient ce lieu désenchanté ;

Où les fleurs dont le suc enivre Mouraient à l’ombre de la croix, Une fée a lu le Saint-Livre ; Et Dieu lui donna de survivre

Et la fit reine de ces bois. Car elle a pris à l’Évangile Ses inexprimables douceurs ; Elle est plus simple et moins fragile,

Elle est faite d’une autre argile Que la plus pure entre ses sœurs. Elle est docile, humble, apaisée, Cachant ses discrètes vertus ;

Et les anges l’ont baptisée De quelques gouttes de rosée Avec une fleur de lotus. Ce baptême a fixé son âme ;

Jadis fleur, oiseau, rayon d’or, Brise ou vapeur, rosée ou flamme, La Péri devint une femme… Tout son pouvoir lui reste encor.

Un ermite est venu proscrire Le Sylvain, le Faune indiscret, Les dieux de la danse et du rire ; Mais la fée a gardé l’empire

Des doux rêves dans la forêt. Fouille les monts et les vallées, Plus d’autre fée ou de lutin ; Toutes ces belles désolées

Tu sais qu’elles sont envolées Avec les brumes du matin : L’une ardente et qui t’a fait boire Dans sa rose un acre poison,

Et la folle aux ailes de moire, Et la sombre à l’écharpe noire Qui t’endormait sur le gazon. Renonce à leurs molles caresses ;

À l’ombre des bois chevelus Ne rêve plus d’autres ivresses ; Ces terribles enchanteresses Tu ne les rencontreras plus.

Ma tour en cache une plus belle ; Viens ! subis son charme vainqueur, En vain tu lui serais rebelle, Tu ne verras jamais plus qu’elle

Dans la nature et dans ton cœur. Il marche et, vers la tour, suit la voix qui l’invite ; Ce chant le contenait, s’il s’élançait trop vite. Il va, d’un pas égal, humble, et franchit le seuil ;

Sur les cent degrés d’or il monte sans orgueil, Il entre. Une lueur, à chaque instant croissante, Dès l’abord inondait la salle éblouissante. Au milieu, sur un trône aux multiples couleurs

Fait d’un arbre vivant tout couvert de ses fleurs, Est assise une femme où trône une statue ; D’une blancheur de neige elle était revêtue, Lumineuse, immobile en son geste charmant

Comme une étoile fixe au fond du firmament. La sereine clarté qui l’enveloppe toute Semble de son beau corps émaner goutte à goutte, Et circule autour d’elle en de si chauds torrents

Que la voûte et les murs deviennent transparents ; Et le regard, sans rien qui l’arrête ou le voile, S’étend, comme en plein ciel des sommets d’une étoile. Pénétré jusqu’au cœur de ce jour calme et doux,

Le chevalier s’incline et fléchit les genoux Et, sans lever les yeux sur l’éclatante image, Se reconnaît vassal et prête son hommage. Or, du milieu des fleurs, la fée aux doigts de lis

Tout à coup de son voile écarte les longs plis Et la rustique enfant, l’innocente sirène, Aussi fraîche, apparaît dans ses habits de reine. L’amoureux reconnaît ce qu’il avait aimé :

Sur ce front, dans ces yeux, rien ne s’est transformé ; C’est la même, et pourtant elle est plus belle encore ; Des grâces du bonheur sa beauté se décore, Et, dans cet appareil de l’amour triomphant,

L’ange a pu révéler ce que voilait l’enfant. Et leurs mains se joignaient, dans une douce étreinte ; Et le respect entre eux restait pur de la crainte ; Et les tendres discours achevés par les yeux

Mêlaient et confondaient ces deux esprits joyeux. — « Je vous devinais bien, et l’humble pastourelle Était mieux qu’une reine, était une immortelle. » — « J’étais, quand j’ai senti pour la première fois,

J’étais moins qu’une fleur, moins qu’un oiseau des bois ; Un souffle eût dissipé mon âme aérienne ; J’étais à peine un rêve avant d’être chrétienne ; Et mon âme impalpable, à travers le ciel bleu,

Reçut son corps de vierge en s’élançant vers Dieu. Sur tout ce qui sourit, vole, embaume et soupire, Sur la brise et les fleurs je garde un vague empire ; Mais mon sort fut lié par un enchantement

A celui d’un mortel f d’un autre cœur aimant. Il fallait que la fée, afin de rester femme, D’unir les deux splendeurs de la forme et de l’âme, Sût, au printemps marqué, d’un amour idéal

Inspirer dans ces bois un chevalier féal. Un seul jour me restait, et j’allais disparaître… Vous m’aimez ! après Dieu vous m’avez donné l’être. — « Vous m’avez arraché, dans ma profonde nuit,

Au sombre esprit du mal qui seul m’aurait conduit ; Et des hôtes méchants de la forêt impure, Vos yeux m’ont préservé bien mieux que mon armure. Mais, pourquoi, l’immortelle en quête d’un amant,

Voiler sa royauté sous un déguisement ? Pourquoi, bergère usant d’un si long stratagème, Ne m’avoir rien montré que l’ombre de vous-même ? — « Si j’ai ces quelques dons, cachés à mon miroir,

Qu’aidés de votre cœur, vos yeux ont cru me voir, Si, sous l’habit grossier d’une humble bergerette, J’ai voulu me garder dans une ombre discrète, C’est qu’en mon faible cœur tout prêt à se donner

C’était à votre cœur de lire et deviner. Ce qu’on chérit surtout dans l’autre âme qu’on aime, C’est le joyau secret qu’on a trouvé soi-même ; Après que le trésor s’est pleinement ouvert,

On croit posséder mieux ce qu’on a découvert ; Et pour mieux être à vous, j’ai voulu, je le gage, Être une découverte, ou plutôt votre ouvrage. — « S’il faut, pour le réduire et le mieux faire sien,

Connaître un cœur à fond, vous m’appartenez bien ! J’ai pénétré, j’ai vu briller votre âme entière, Comme je vois ce front dans un flot de lumière. — « L’éclat des fleurs varie avec l’éclat du jour ;

Ce que j’ai de beauté me vient de votre amour. » Et, sur l’échelle d’or promenant leur extase, Ils parcouraient la tour du sommet à la base, Les salons constellés du feu des diamants,

Et, dans un demi-jour, mille réduits charmants. Puis à travers les bois, les vergers, les prairies, Pas à pas, ils cueillaient la fleur des rêveries ; Goûtaient, en souriant, sur des arbres amis

Tous les fruits délicats au pur amour permis. Parfois ces deux aiglons, ou ces deux hirondelles, Jusqu’au fond de l’azur volaient à tire-d’ailes Leur âme, en ses élans fiers ou capricieux,

Des sublimes pensers parcourait les dix cieux. Ce couple allait ainsi, gai, souriant, austère ; Tantôt perçant le ciel, tantôt rasant la terre ; Comme aux jours de l’Éden le premier couple humain,

Ils glissaient dans les fleurs en se tenant là main. La vipère infernale expirait sur l’entrée ; Car la croix dominait cette chaste, contrée. Ils se disaient tout bas des mots inachevés

Et compris sans parole aussitôt que rêvés : Un regard, un soupir, une main mieux pressée, Je ne sais quel accent achevaient leur pensée. Ces deux cœurs se mêlaient comme deux coupes d’or

Qui du miel et du vin se versent le trésor ; Dans le doux sacrifice offert d’une même âme, L’un répandait l’encens, l’autre attisait la flamme. Ainsi, pour louer Dieu dans un hymne commun,

Le ciel donne une brise et la terre un parfum. C’étaient de longs propos, mais un plus long silence Où l’esprit se recueille et tout à coup s’élance, Où le rêve poursuit le geste commencé,

Où tout s’exprime, enfin, sans un mot prononcé. Le jardin tout entier s’était fait leur complice : Les oiseaux dans les nids, la fleur dans son calice, L’arbre avec ses rameaux, l’herbe au fond des sillons,

Dans les blés la cigale et les humbles grillons, La couleur du nuage et le bruit des fontaines, Le profil rougissant des montagnes lointaines, La nature attentive avec sa voix de sœur

Traduisaient aussitôt ce que sentait le cœur. Et, rien qu’à l’écouter, si joyeuse et si tendre, Rien qu’à la voir, l’un l’autre ils pouvaient se comprendre ; Tant les vives splendeurs, tant les bruits d’alentour,

N’étaient rien qu’un reflet, qu’un écho de l’amour. « D’où viens-tu, feu subtil, âme qui me pénètre,. Que tout être, aujourd’hui, verse dans tout mon être, Que j’aspire avec l’air, que j’exhale en tout lieu ?

Pour faire ici la terre et mon âme aussi belles, Toi qui les rajeunis, toi qui me renouvelles, Amour, n’es-tu donc pas quelque chose de Dieu ? Comme tu nous remplis de vigueur et de sève !

Comme, à travers l’espace, un essor me soulève ! Pourquoi suis-je investi d’un pouvoir inconnu ? Dans mon cœur, triste hier, une allégresse abonde ; Je me sens assez fort pour soulever un monde ;

Entre la vie et moi qu’est-il donc survenu ? Est-ce un œil qui sourit, une main que je presse, La longue tresse d’or qui flotte et me caresse, Est-ce un plus doux accent de cette voix de miel,

Un pli plus gracieux de cette lèvre rose, Est-ce la beauté seule, une aussi frêle chose, Qui fait d’un homme un ange et de la terre un ciel ? Ah ! si rien n’était là, dans ce moment suprême,

Rien de plus que nous deux, rien qu’elle et que moi-même, Si quelque Dieu sur nous n’était pas descendu, Comment s’échangeraient ces accords et ces flammes, Entre le ciel et nous, puis entre nos deux âmes ?

Pourquoi monterions-nous de ce vol éperdu ? Regarde-moi toujours, prodigue ce sourire ! Que ton cœur à mon cœur ne cesse pas de luire, Et que ton souffle au mien se vienne encor mêler.

Mais surtout que le dieu, le charme, le mystère, Ce qui vient, dans l’amour, d’ailleurs que de la terre, L’ineffable inconnu n’aille pas s’envoler. Tant qu’il nous portera tous les deux sur ses ailes,

Qu’un invisible aimant, liant nos cœurs fidèles, Nous tiendra suspendus dans ce rêve enchanté, Que ton regard de sœur, qui m’apaise ou m’entraîne, Répandra dans mon sein cette vertu sereine

Plus forte que la mort et que la volupté… J’irai, j’emporterai l’Olympe inaccessible ! Combats, douleurs, travaux en dehors du possible, Tout lot devient heureux par l’amour départi.

Mais que l’indifférence éteigne ton sourire, Que ton cœur, un instant, de mon cœur se retire.., Et des saintes hauteurs je tombe anéanti. » Combien, sous ce beau ciel, l’astre qui les caresse

Mesura-t-il d’espace à l’amoureuse ivresse ; Combien ont-ils cueilli de fleurs dans ce jardin ; Quel temps les a gardés la tour dans son Éden ? Peut-être une heure, un jour, peut-être des années !

Le temps ne compte pas ces heures fortunées ; Entre deux cœurs heureux qui s’aiment librement, Les jours, l’éternité ne durent qu’un moment. Ils auraient, oublieux du ciel et de la terre,

Épuisé leur bonheur sans honte et sans mystère ; De soupir en soupir, dans l’ineffable tour, Ils auraient consumé leur vie et leur amour, Si, du rêve et des fleurs s’arrachant la première,

L’ange n’avait parlé, du haut de sa lumière, De l’humble et saint devoir qui rappelle, ici-bas, La femme à ses douleurs et l’homme à ses combats ; Et n’eût au chevalier, étouffant un murmure,

Rendu sa bonne lance et bouclé son armure. — « Quoi ! partir, disait-il, je me croyais au port ! » — « L’amour n’arrive au but qu’en traversant la mort ! » — « Attendons, dans l’extase où notre âme est ravie,

Attendons cette mort sans rentrer dans la vie ! » — « La vie est un devoir. » — « Vivons dans ces beaux lieux. » — « Vivons où Dieu nous place, au poste périlleux.

La vie est un combat ; ici l’on se repose : Sur ce Thabor d’un jour on se métamorphose, Vers la beauté qu’on cherche on s’avance d’un pas ; On touche à l’idéal, on ne l’habite pas.

Le bonheur ici-bas n’est qu’un lieu de passage Où l’on reçoit du ciel un flamboyant message ; Et, sans brûler nos yeux et notre cœur de chair, Dieu ne saurait, pour nous, éterniser l’éclair.

Mais l’éclair disparu pourra briller encore, Sois sûr qu’après la nuit tu reverras l’aurore. Si tu restes vaillant et fidèle à ta foi, La tour et ses jardins se rouvriront pour toi ;

Tu sauras traverser, sans nouvelles batailles, La trompeuse forêt qui cache ces murailles. La porte, pour toi seul, tournera sur ses gonds. Tous les monstres vaincus, les géants, les dragons,

Les nains, blottis aux creux des ifs et des érables, Pour tout autre que toi resteront redoutables ; Mais tous t’obéiront en esclaves soumis. Les oiseaux de mes bois seront tous tes amis.

Mes colombes iront, fendant les zones bleues, Te porter ma pensée à des milliers de lieues. Toi, pour me revenir, tu feras, en rêvant, Ton chemin sur des chars plus vites que le vent.

Jour et nuit, sur ton œuvre attentive et penchée, Par les regards du cœur je te reste attachée. Ma prière et mes vœux, du haut de ces sommets, Iront du ciel à toi sans s’arrêter jamais.

Mes doigts ne quittent plus maintenant ce rosaire ; J’apporterai ma lampe au fond du sanctuaire ; Et, toute à préparer les fêtes du retour, Si lointain que tu sois, je t’attendrai toujours.

Je serai là, toujours, prêtant l’âme et l’oreille, A cent exploits nouveaux dont le bruit m’émerveille. Seule, entre les créneaux de ma blanche prison, Je te verrai venir du bout de l’horizon.

Va ! nous aurons encore ici de douces heures ; L’effort qui les paiera nous les rendra meilleures ; Et l’enivrant jardin, chastement visité, Gardera pour nous deux sa mystique beauté.

Tu ne m’ôteras point de mon château d’ivoire ; J’y serai ton repos et tu seras ma gloire. De l’invisible dame en prison dans ses fleurs, Tu porteras bien haut les discrètes couleurs ;

Tu voudras recevoir, de ses mains toujours pures, Un laurier à ton front, un baume à tes blessures, Et tu me béniras, doucement prosterné, Pour ce que je refuse et ce que j’ai donné. »

— « Adieu. J’obéirai ; je pars, rien ne m’effraye ; Je pense, à chaque lutte, au prix qui me la paye. Reposé dans l’amour, je me lève assez fort Pour ne plus désirer ni redouter la mort ;

Et dans ces pleurs sacrés mon âme est retrempée, Mieux que dans une eau vive on ne trempe une épée. Un instant de bonheur est le meilleur soleil Pour nous rendre au combat après un lourd sommeil.

J’ai contre l’ennemi, j’ai, de plus que mes armes, Ce pieux talisman qui rompt les mauvais charmes, Ce chapelet de buis de trois fleurs embaumé, Don de la belle enfant que l’ange a confirmé.

Je gagnerai par lui plus douce récompense ; Où le fer ne peut rien, il sera ma défense. Les fantômes impurs qui longent les chemins S’évanouiront tous à le voir dans mes mains.

Nul ne me l’ôtera par force ou par adresse ; Et quand il reviendra dans ces mains que je presse, Teint du sang et des pleurs d’un loyal chevalier, Il sera digne encor de vous être un collier. »

Or le bon palefroi, sellé pour la bataille, Hennissait et piaffait au bas de la muraille ; Et le preux s’élança. D’un vol moins prompt, le vent, Roule au bord du sentier le feuillage mouvant.

Les arbres, les rochers glissaient comme des ombres, Et l’éclair de l’acier sillonnait les bois sombres. Ainsi, pour fuir un lieu qu’on aime, un souvenir, Un bonheur qu’on abjure et qu’on veut retenir,

Il faut, du cher Éden où le cœur eut sa fête, Partir comme une flèche et sans tourner la tête. Jusqu’à l’heure où l’on foule un sol indifférent, Courir, ô bon cheval, plus vite qu’un torrent !

Il fuyait, il fuyait. Quand il reprit haleine, La tour était bien loin, il entrait dans la plaine ; La vie et ses périls pour lui recommençaient : Car c’était un chemin où les hommes passaient.

Dès lors, à pas comptés, comme une sentinelle, Il marchait, il veillait pour la lutte éternelle. Quand s’offrait sur sa route un lieu sûr et discret, Un vallon sans écho caché dans la forêt,

Le cavalier dans l’ombre y déposait sa lance ; Ses lèvres et son cœur rompaient le dur silence, Et l’amoureux chanteur, prenant sa harpe d’or, Aux couplets comprimés rendait un libre essor.

J’ai mon asile et mes délices, J’ai mon secret et mon amour ; J’ai bu l’ivresse à pleins calices, Au fond d’un bois, dans une tour.

La tour est si claire et si blanche, Qu’on dirait, de loin, tous les soirs, La lune qui monte, ou se penche, La lune entre les rameaux noirs.

Un grand bois défend la tour ronde De tout passant fade ou moqueur ; Elle est à l’autre bout du monde, Elle est à deux pas de mon cœur.

Le bois est peuplé de féeries Trompant l’oreille et le regard ; Moi, j’ai cueilli dans ses prairies Des fleurs qu’on ne voit nulle part.

Un autre aurait mis des années Sans même arriver jusqu’au seuil ; Moi, ces barrières fortunées, Je les franchis en un clin d’œil.

Si je pense à ma tour divine, Pour y voler en un moment, Je mets la main sur ma poitrine Et j’y touche mon talisman.

Ma tour, dans sa blancheur de neige, Sans parler des périls cachés, Du bois touffu qui la protège, Est si haute sur les rochers,

Une si forte palissade Se hérisse autour du coteau, Que, pour essayer l’escalade, Ou battre en brèche le château,

Tous les engins, bélier, échelle, Avec cent mille combattants, Ne pourraient se frayer vers elle Un chemin… missent-ils cent ans !

Et moi, pourvu que je réponde, Ou mon nom, ou l’un de mes vers, J’arrive en moins d’une seconde ; Les deux battants me sont ouverts.

Si l’on savait quel doux mystère Cachent la tour et son verger, Les rois, des deux bouts de la terre, Se ligueraient pour l’assiéger ;

Et, jour et nuit, sous ses murailles, Les guerriers au cœur de lion Se livreraient plus de batailles Que jadis autour d’Ilion.

On redit plus d’un conte étrange Sur la tour au faîte argentin. C’était la cellule d’un ange ; Ou d’une fée ou d’un lutin…

Ange ou lutin, la châtelaine, Dont ces murs gardent les appas, Moi, je sais que la blonde Hélène Et Vénus ne l’égalaient pas.

Qui la vit en sa tour d’ivoire Y voudra toujours revenir ; Il n’est pas d’amour, pas de gloire Qui lutte avec ce souvenir.

Mon cœur auprès d’elle y demeure Et tient tout le reste en oubli ; J’y veux passer ma dernière heure, Et j’y veux être enseveli.

Or, par monts et par vaux, seul avec sa pensée, Joyeux sous l’acier sombre et visière baissée, Il marche ainsi, chantant, rêvant ou combattant ; Puis des chemins foulés disparaît un instant,

Comme enlevé d’en haut par une main secrète, Invisible et porté dans sa douce retraite. On revoit tout à coup sa lance et son écu Briller dans quelque lice ouverte au droit vaincu ;

Dès que le ciel, moins rude aux vertus qu’on opprime, Tient à se faire absoudre en châtiant le crime. Il vient sans qu’on l’attende, et, tel qui le croit mort, Sent déjà ses coups sûrs comme ceux du remords.

C’est lui qu’au fond dès bois, sur la route déserte, La craintive innocence invoque à chaque alerte ; Lui qui du ravisseur et du sorcier malin Sauve et conserve purs la vierge et l’orphelin ;

Lui, le chevalier noir, que l’on craint et qu’on aime, Qui, sans être appelé, paraît au jour suprême ; Qui seul, dans les palais, va défier les rois. On en fait maints récits moins beaux que ses exploits ;

Il nous a tous aidé de son cœur, de sa lame, Mais nul n’a su son nom, ni celui de sa dame.

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LA TOUR D'IVOIRE · Victor LAPRADE · Poetry Cove