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1852

LA CITÉ DES HOMMES

Victor LAPRADE

Le règne est arrivé de leur sagesse impie ; Ils ont touché le sol de leur chère utopie. Pour fonder à leur gré la cité de la chair, Le Seigneur leur livra la mer, la terre et l’air.

Libres du joug des mœurs, libres des lois divines, Seuls maîtres, seuls debout sur toutes les ruines, Ils promènent partout le stupide niveau, Règle unique à leurs yeux et du juste et du beau.

Ils sont égaux ! Nul front, dans leur Babel énorme, Ne dépasse des fronts la bassesse uniforme. Tout est conquis : richesse, épargnes du passé, Puissance du savoir longuement amassé,

Champs, outils, greniers pleins, troupeaux, maisons prospères Attestant les sueurs, les vertus de nos pères... Sur la terre et ses fruits ils ont domaine entier ; Mais c’est peu, quand jouir reste le seul métier ;

C’est trop peu ! pour grossir les profits du partage, Ils mettent follement l’avenir au pillage. La dernière forêt, tombant sous leur viol, Des sommets décharnés s’écroule avec le sol.

Ils dévorent le sein de la mère nourrice ; Après eux, s’il le faut, que tout son lait tarisse. L’œuvre du peuple est faite ! Il va fêter en paix Le bien-être, seul dieu de leurs rêves épais.

Voyez-la s’élever la cité de l’orgie ! Des fleurs couvrent le sang dont sa base est rougie ; L’édifice, enrichi des dépouilles du temps, ’ Convie aux longs festins ses impurs habitants.

Écoutez ! c’est la chair qui chante sa victoire Et des sottes vertus nargue la vieille histoire. Un regard aux splendeurs de ces autels sans dieu ! Car l’éternelle nuit va descendre avant peu.

En vouant aux plaisirs cette ville rebelle, Oublieux de la mort, l’homme a bâti pour elle ; C’est elle qui s’avance à pas sûrs et sans bruit ; Vous semez pour jouir, elle cueille ce fruit.

Ces ans comptés par Dieu, que l’homme à Dieu refuse, Voilà que dans un jour la volupté les use. L’heure presse ! Écoutez, de ce monde aux abois, Sur le seuil du néant monter les folles voix.

Jouissons ! le bonheur est un droit de nature. La vie est un festin ; Arrière qui l’ajourne à la moisson future ; Ce jour seul est certain !

L’espoir d’un autre monde est un mensonge austère ; Cette vie a son miel. Jouissons ! Ils voulaient nous dérober la terre Ceux qui parlaient d’un ciel.

« Ce globe, disaient-ils aux crédules ancêtres, Et ses fruits sont maudits. » Mais nous en ferons bien, quand nous serons les maîtres, Le seul vrai paradis.

Changer enfin la terre en séjour de délices, Ce n’est pour nous qu’un jeu ; Il suffît d’abolir ces trois fléaux complices : Le roi, le prêtre et Dieu !

De renverser les lois, ces injustes barrières Faites pour les petits ; Et d’ouvrir, sans remords, de plus vastes carrières A tous les appétits.

Rien de pur, rien d’impur ! Que le plaisir gouverne En maître souverain. Malheur à qui dira qu’à la chair subalterne L’âme doit mettre un frein !

Le désir est sacré ; l’esprit n’est qu’un organe Créé pour le servir. L’homme est bon, lorsqu’il suit ces instincts que l’on damne Et qu’il doit assouvir.

Pour fonder nos cités, pour trouver, sans miracles Notre ciel toujours prêt, Autour des passions écartons les obstacles : C’est là tout le secret.

Vieux mots sur qui vivaient les antiques familles : Abstinence et travail ! Croulez sous les débris des dernières bastilles, Indigne épouvantail.

A d’autres les labeurs, l’épargne misérable ! Chaque jour se suffit. La nature est pour tous un fonds inépuisable ; Tout plaisir est profit.

Qui desséchait le sein de la bonne déesse ? Les prêtres et les rois. Brisons à tout jamais leur sceptre qui nous blesse, Et rentrons dans nos droits !

A nous donc la nature et pressons sa mamelle Sans labeurs superflus ! Elle porte la vie et nos plaisirs en elle, Et ne tarira plus.

Du trône et de l'autel démasquant l'imposture, Homme ! notre savoir t'a soumis la nature. Pour franchir à ton gré l'air, la terre et les eaux, Nous t'avons fait des chars plus prompts que les oiseaux.

Du désir à son but la distance s'efface; Te voilà souverain du temps et de l'espace. Reste encor du travail l'antique et rude loi : Mais en un mol attrait nous la changeons pour toi.

Nous allons affranchir de toute œuvre servile Et transformer en rois la multitude vile. Notre art, sans le secours du ciel ou de l'enfer, Créa pour te servir une âme dans le fer.

Homme, un seul jour encore ! au travail qui t'accable Dévouant la machine, esclave infatigable, Toi, sur un lit de fleurs, libre et fier souverain, Tu n'auras qu'à régir tout ce peuple d'airain.

Adieu, labeur antique, ouvre de servitude ; La charrue à nos bras est désormais trop rude; Nos reins ont trop fléchi. Plus d'effort, le travail flétrit l'homme qui pense ;

Nos sages nous l'ont dit ; leur art nous en dispense, Le corps est affranchi. L'effort existe-t-il en toi, sainte nature ? Le chêne, dans tes flancs puise sa nourriture

Sans creuser de sillon ; L'abeille sans travail boit dans la fleur nouvelle ; Au prix d'un bond léger, la chair de la gazelle Est offerte au lion.

L'homme seul, jusqu'ici, d'une sueur sanglante Paya l’eau de la source et le fruit de la plante ; Lui leur maître et seigneur ! Lui, contraint d'étouffer le désir qui s'élance,

Dans ses plus chers instincts a souffert violence ; Lui né pour le bonheur ! Mais nos sages veillaient. Science, oh ! sois bénie ! L'effort dans le travail, dernière tyrannie,

Va donc s'évanouir. L'industrie a produit sa suprême merveille ; L'homme enfin se repose et la machine veille ; L'homme enfin peut jouir !

Ainsi notre sagesse abolit l'indigence, Aux dociles métaux transmet l'intelligence, Pour qu'en son lit de fleurs, libre de se bercer, L'homme n'ait même plus le labeur de penser.

Si l'esprit travailla dans le corps en révolte, C'était pour que la chair fît plus ample récolte. L'esprit est né des sens et leur doit le tribut; Du génie et des arts le bien-être est le but.

Triomphe à la science, à l'industrie humaine, Qui nous fait de ce globe un facile domaine, Et transforme pour nous en palpable trésor Les chimères d'Éden et du vieil âge d'or !

Salut, œuvre de la sagesse, Siècle plus fort que le destin, Tu fais à tous, avec largesse, Une part égale au festin !

Par toi l'homme enfin se repose, La terre se métamorphose ; L'âge des luttes doit finir ; Plus d'effort, de travail, de gênes ;

Brise, ô peuple, ces vieilles chaînes, Entrons joyeux dans l'avenir !. En vain le mensonge des prêtres Prêchait un effort éternel,

Châtiment transmis des ancêtres Dans le venin originel; Viens ! la souffrance est abolie ; Ne crois plus à cette folie

De lutte et d'expiation ; D’un Dieu repousse au loin la crainte ; La douleur n'est que la contrainte Qui pesait sur tes passions.

Levons-nous, peuple trop docile, La raison nous a convertis ; Proclamons le bonheur facile, La liberté des appétits ;

C'est le secret des jours prospères. Insensés, insensés nos pères! Ces lutteurs, rudes à leurs sens, Qui par les combats et les veilles

Étouffaient, stupides merveilles, Leurs désirs les plus innocents. Vous, ô maîtres, votre science Fait taire l'âme dans chacun ;

Vous étouffez la conscience, Murmure aux plaisirs importun. La vertu, que votre art allége, N'est plus l'austère privilége

Dont les forts étaient seuls jaloux : Mais, si jouir est le seul code, Dans cette sagesse commode, Le peuple en sait autant que vous.

A votre tour, savants prophètes ! Acceptez le règne nouveau ; Vos œuvres désormais sont faites, Rentrez sous le commun niveau.

Vous l'avez dit : le droit de l'homme Se mesure à ce qu'il consomme. Abdiquez donc, ô vanité ! Vous m'offusquez, savoir sublime;

Beauté, vertu, que tout s'abîme Dans l'éternelle égalité ! O peuple, si ta faim trompée T'a rongé jusqu'à ce moment,

C'est que leur grandeur usurpée Vivait de ton abaissement. O multitude, ô tourbe sainte, Leur miel sortait de ton absinthe;

Leurs honneurs faisaient ton affront. Les fronts que le vice déprime Sont le niveau que nul, sans crime, Ne pourra dépasser du front.

Viens, douce volupté, toi qu'ils tenaient captive Sous les mille réseaux des meurs et de la loi; Assouvis notre soif sous tes yeux plus active : Les arts forment ta cour et s'inspirent de toi.

Viens, ô charme adoré de tout être ayant vie ! L'insensé te résiste ou connaît le remords : La sagesse devance ou suit ta moindre envie ; Viens ! puis nous dormirons à jamais dans la mort.

· Viens, aux feux du soleil danser joyeuse et nue, O toi qui meus les flots, l'herbe et le sable et l'air ; L'homme seul jusqu'ici parfois t'a méconnue, Et porté quelque atteinte aux saints droits de la chair.

Le désir est la loi de toute créature. Nous seuls de nœuds sans fin avons chargé l'amour. ais selon tes conseils, simple et douce nature, Aimons, sans lourds serments, à la face du jour.

Mêlez, plaisirs légers, vos libres fantaisies. Rien n'enchaîne l'abeille aux fleurs qu'elle a choisies : L'oiseau ne fait son nid que pour une saison ; O nature, ta loi, souriante à la terre,

Vient de l'hymen austère Nous ouvrir la prison. Que la coupe d'amour, dont plus rien ne nous sèvre, Tant qu'elle écumera passe de lèvre en lèvre ;

Le caprice changeant tient les sens en éveil. Donnons leur plein essor aux voluptés captives; Donnons aux caresses furtives Leur place au grand soleil.

En délivrant l'amour de l'hymen qui l'attriste, Brisons du père au fils le lien égoïste : Ton épouse est partout où tu sens la beauté ; Ton fils, c'est ce troupeau des enfants qui fourmille.

Qu'il ne soit plus d'autre famille Que l'éternelle humanité. ' Ce siècle croit ainsi, tout fier de ses chimères, Convertir en cités les tentes éphémères

Que son peuple, au milieu du sang et des tombeaux, Sur nos temples détruits dresse avec des lambeaux. Et l'orgie unissait, dans ses hymnes infâmes, La voix des hommes forts, des vieillards et des femmes.

La vieillesse fardée, abdiquant sa grandeur, Comme un masque plus jeune affiche l'impudeur; Mais un œil plus vitreux, une bouche cynique La trahit sous les fleurs et l'étroite tunique.

Du geste et de la voix tout le sexe éhonté Stimule encor des chants l'ignoble crudité. Fruit de Gomorrhe infect et plein de cendre amère, La femme de ces temps n'est ni vierge ni mère.

Or, singeant ces tableaux, hurlant sur tous les tons, Rôde autour de l'orgie un troupeau d'avortons, Enfants plus vils encor de cette vile race ; Les vices paternels sont empreints sur leur face.

Nains hideux, à la fois décharnés et bouffis, De ces hommes sans Dieu, tels sont les dignes fils. On voit jaillir déjà de leurs yeux de vipères La luxure et l'orgueil cuvant au cœur des pères.

La couleur de ces fronts semble un reste de fard : Mélange monstrueux de l'enfant, du vieillard. Disciples de l'exemple et d'un instinct immonde, Eux, aussi, célébraient déjà leur nouveau monde.

A nous la place, ô vieillards, il est temps ! Pour nous seuls la table est servie. Hivers glacés, nous sommes le printemps; C'est à nous qu'appartient la vie.

Place à nos fleurs! croulez, troncs vermoulus; Taisez-vous, corneilles moroses ; Ne troublez pas nos chants ; ne jetez plus Votre ombre noire sur nos roses.

Mourez, vieillards, vos jours sont révolus. Devant vos fils insultant votre père, Poussant du pied votre mère au tombeau, Vous avez dit qu'un avenir prospère

Veut un passé mis en lambeau. L'avenir, c'est nous qui le sommes ! Qu'il grandisse en vous étouffant ; Les vieillards sont honnis des hommes :

Place à l'enfant ! Jouissons ! le bonheur est un droit de nature. La vie est un festin ; Arrière qui l'ajourne à la moisson future;

Ce jour seul est certain ! L'espoir d'un autre monde est un mensonge austère; Cette vie a son miel. Jouissons ! Ils voulaient nous dérober la terre

Ceux qui parlaient d'un ciel. « Ce globe, disaient-ils aux crédules ancêtres, Et ses fruits sont maudits. » Mais nous en ferons bien, quand nous serons les maîtres,

Le seul vrai paradis. Changer enfin la terre en séjour de délices, Ce n'est pour nous qu'un jeu ; Il suffit d'abolir ces trois fléaux complices :

Le roi, le prêtre et Dieu ! De renverser les lois, ces injustes barrières Faites pour les petits ; Et d'ouvrir, sans remords, de plus vastes carrières

A tous les appétits. Rien de pur, rien d'impur ! Que le plaisir gouverne En maître souverain. Malheur à qui dira qu'à la chair subalterne

L'âme doit mettre un frein ! Le désir est sacré; l'esprit n'est qu'un organe Créé pour le servir. L'homme est bon,lorsqu'il suit ces instincts que l'on damne

Et qu'il doit assouvir. Pour fonder nos cités, pour trouver, sans miracles Notre ciel toujours prêt, Autour des passions écartons les obstacles :

C'est là tout le secret. Vieux mots sur qui vivaient les antiques familles : Abstinence et travail ! Croulez sous les débris des dernières bastilles,

Indigne épouvantail. A d'autres les labeurs, l'épargne misérable ! Chaque jour se suffit. La nature est pour tous un fonds inépuisable ;

Tout plaisir est profit. Qui desséchait le sein de la bonne déesse ? Les prêtres et les rois. Brisons à tout jamais leur sceptre qui nous blesse,

Et rentrons dans nos droits ! A nous donc la nature et pressons sa mamelle Sans labeurs superflus! Elle porte la vie et nos plaisirs en elle,

Et ne tarira plus. Dans les cités sans lois, hormis les lois infâmes Des libres appétits qui gouvernent les âmes, Tout à sa folle orgie, un peuple insoucieux

Mange les derniers grains du grenier des aïeux ; Sans savoir, l’insensé ! qu’en sa longue révolte, Il use le sol même avec chaque récolte. Car le sol nourricier, domaine des humains,

Comme il peut s’enrichir s’épuise entre nos mains. Hélas ! les pleurs de l’homme et sa sueur austère Sont le sel nécessaire aux vertus de la terre. L’homme n’obtient son pain, éternel indigent,

Qu’en vouant à la terre un culte intelligent ; Elle n’a de bonté, de vertu productive, Que la vertu de l’âme et du bras qui cultive. Quand l’esprit est aveugle et quand les reins sont mous,

Toute vigueur du sol se tourne contre nous ; Et, de ces mêmes flancs, pleins de moissons fertiles, La terre fait jaillir la ronce et les reptiles. Quand de son front touffu les bois sont respectés,

Elle en verse l’eau pure et l’ombrage aux étés. Mais dès qu’un soc impie a fait les cimes chauves, Du squelette des monts, du crâne des rocs fauves, Les torrents descendus, comme des dieux vengeurs,

Détruisent la vallée et ses peuples rongeurs, Brillant de nos vertus, ou terni par nos fautes, Ce globe est le miroir de l’âme de ses hôtes. La nature avec nous subit, incessamment,

Des chutes de l’orgueil l’antique châtiment. Homme ! tu peux, au sein de la mère nourrice, Du sang originel inoculer le vice ; Ou bien, comme ton cœur transformant chaque lieu,

Refaire tout un monde à l’image de Dieu. Mais le peuple, en ces jours insensés et cupides, Décharné les sommets et les coteaux rapides, Et, comme aux saints autels, fait la guerre aux forêts

Où les vertus du globe ont leurs germes secrets. Les monts, les fronts humains portent les traces viles Du niveau promené par les haines serviles. Le rocher nu succède aux bois, aux prés fleuris.

Les vallons, encombrés d’infertiles débris, Après quelques saisons de récoltes prodigues, Sont des lits de cailloux où roule une eau sans digues. Sur la plaine et les champs, à jamais recouverts,

Les fétides marais étendent leurs flots verts. Les reptiles fangeux, les fièvres et les pestes Éclosent par milliers des miasmes funestes. Or, pour dompter encor les fléaux souverains,

Les peuples ont perdu la force de leurs reins ; Leur chair, ivre toujours, dans sa lourde fumée Éteint cette science à l’orgueil allumée. Le sang est appauvri, bu par les passions ;

Le flot va décroissant des générations. Toute raison pâlit ; toute beauté s’efface. Le seul pouvoir du mal survit chez cette race. Plus faibles sont les corps, plus les cœurs vicieux

De forfaits inconnus épouvantent les cieux. Alors, dans notre monde, où le soleil s’éclipse, Commencera des temps la sombre Apocalypse ; Ces prodiges sans nom, ce déluge de maux

A Jean le bien-aimé révélés dans Patmos. Sept Anges ont versé sur les eaux et les plantes Des colères de Dieu les sept coupes sanglantes. Sur la terre maudite à ses quatre horizons

Toute sève tarit, excepté les poisons ; Et, contre l’homme, issus des marais et des sables, Surgissent tout à coup des monstres innombrables. La chair, comme l’esprit, n’a, dans ce temps fatal,

Conservé de fécond que les germes du mal. Alors, comme aux vieux jours que le crime ramène, Les bêtes prévaudront contre la race humaine. Les hommes ne sont plus ces vigoureux enfants

Qui disputaient la proie aux lions triomphants, Et, même après Éden, sur tout ce qui respire De l’être intelligent rétablissaient l’empire. Tant de siècles sans Dieu, dans la chair accroupis,

Ont fait des nations de vieillards décrépits : L’homme éteint, sans ressort, incapable de lutte, Tombe, de race en race, au-dessous de la brute. Je le vois, je le vois, l’Adam des derniers jours !

Il rampe sur ses mains, il se traîne à pas lourds, Et promène au niveau de la fange et de l’herbe Ce front que notre orgueil relevait si superbe. Ce n’est plus l’Ange, hélas ! même l’Ange exilé,

A qui, dès son berceau, le Seigneur a parlé ; Et qui, malgré sa chute et dans l’ombre charnelle, Garde encor de son Dieu l’empreinte originelle ; C’est l’animal pensant, tel que vous l’avez fait ;

Mûri par vos leçons, voilà l’homme en effet ! O sophistes, voyez ! c’est bien la bête immonde Éclose lentement de l’œuf grossier du monde ; En qui l’esprit, issu des besoins de la chair,

Ne survit pas aux sens et meurt comme un éclair. Triomphez ! le voilà tel que dans votre rêve : L’homme naquit ainsi rampant sur une grève ; Avant de s’adorer, quand sa raison grandit,

Il procéda du ver, c’est vous qui l’avez dit ! Or, pour dernière fin, ce fils de la matière Restitue au limon son âme tout entière ; Il rend tout à la terre, il en a tout reçu ;

Voilà le genre humain que vous avez conçu ! Mais la mort ne tient pas vos promesses infâmes ; Le néant désiré n’engloutit pas vos âmes ; Vous le saurez trop tard, ô prophètes pervers,

Non ! tout ne finit pas avec l’œuvre des vers. La tombe, où vous rêvez un éternel refuge, Nous livrera vivants aux bras de notre juge. Comme en tremblant, alors, vous, cyniques railleurs,

Vous porterez envie aux hommes des douleurs, Combien, devant ce Dieu qu’un seul remords désarme, Vous sentirez le prix d’une pieuse larme ! Mais rien ne coulera de vos yeux éperdus,

Hors vos venins sur terre aujourd’hui répandus. Ravalant le poison qu’ont vomi vos blasphèmes, Vous ne pourrez maudire et haïr que vous-mêmes ; Et, du feu qui vous ronge irritant la fureur,

Vos âmes se verront, et se feront horreur. Qu’ai-je dit ? ô mon Dieu, pitié pour mon audace ! Moi, pécheur, j’ose prendre une voix qui menace ; Moi qui n’aurais, dans l’ombre admis à supplier,

Qu’à frapper ma poitrine et qu’à m’humilier, Avant que votre appel ici ne retentisse, J’ose aller au-devant du jour de la justice ; J’ose, en mon sens étroit, sonder vos jugements

Et, criminel aussi, parler de châtiments ! Mon Dieu, puisque entre tous, j’ai besoin de clémence, Laissez-moi ne rien voir que votre amour immense ; Mes yeux n’embrassent pas, Seigneur, l’éternité ;

Je ne sens l’infini que dans votre bonté. J’ignore tout, mon Dieu ; ma misère est profonde ! Mais je crois à ton fils né pour sauver le monde, Et j’invoque, en serrant sa croix entre mes mains,

Le sang de Jésus-Christ mort pour tous les humains.

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