Skip to content
1844

L'HEURE SACRÉE

Victor LAPRADE

L'azur étincelant sur les monts se déploie. Des glaciers enchâssés dans le granit vermeil Le diamant sourit ; les Alpes sont en joie ; La forêt lumineuse aspire le soleil.

La terre se sent vivre en un calme suprême : Les vaches aux flancs roux s'étendent sous les ifs ; Le vent dort, l'herbe est tiède, et le torrent lui-même Mugit sans menacer comme ces bœufs pensifs.

Pas un nuage au ciel, une ombre sur les choses. Clarté dans le vallon, clarté sur la hauteur ; Comme une blonde enfant sur un tapis de roses, La nature se berce aux pieds du Créateur.

Hier grondaient, partout, la foudre et les vents sombres Les coteaux déchirés roulaient des flots épais ; Et, peut-être, ce soir, dans ses prochaines ombres, Réserve un autre orage à la montagne en paix.

Mais rien dans la nature heureuse et confiante Rien ne parle d'hier et ne songe à ce soir ; Tout jouit du soleil et de l'heure présente. Ce repos n'est mêlé ni de peur ni d'espoir.

Et moi j'en veux ma part de cette heure sacrée : Qu'importe hier lugubre et demain ténébreux ! Je prendrai pour conseil la nature adorée Et forcerai mon cœur à se sentir heureux.

Ennuis, doutes, regrets, terreurs faites silence, Tous les maux à souffrir et tous les maux soufferts ! Je saurai, s'il le faut, saisir par violence Cette paix que Dieu donne au docile univers.

J'ai fait en moi l'oubli, j'ai vaincu la chimère. J'ai tué la douleur à force de vouloir ; Dans mon cœur tout-puissant qui boit cette lumière, Dieu seul et mes amours auront accès ce soir.

Parfums, rayons, accords, volupté qui ruisselle, Je m'empare de tout sans craindre et sans choisir ; Sur cette vaste mer de vie universelle, Comme un cygne indolent, je me berce à loisir.

J'erre à travers ce monde et je m'en crois le maître ; Chaque pas que j'y fais soulève une beauté ; L'hôte secret des bois consent à m'apparaître ; Mon rêve obéissant devient réalité.

Voici sur le sentier, légère et souriante, Des fleurs à son corsage et dans ses blonds cheveux. Voici la jeune Muse, objet de mon attente Et qui vient d'elle-même écouter mes aveux.

Dans sa robe aux longs plis qui traîne sur la mousse Comme un lis élégant sous les arbustes verts Sa taille se balance, et sa voix claire et douce De son rire argentin réjouit ces déserts.

Elle apporte à mon cœur un émoi que j'ignore, Aux austères sommets un rayon de gaîté, A l'ombre où j'ai dormi les roses d'une aurore Et la note joyeuse à l'air que j'ai chanté.

Je reçois une fleur de son sein détachée, Fleur d'où va me germer tout un jardin charmant : Chaque pas de la belle, à mes côtés penchée, Fait du moindre caillou jaillir un diamant.

Nous marchons, admirant, consultant toute chose Du brin d'herbe au sapin, des prés aux vastes cieux. Je cherche son regard où le mien se repose Et je la vois plus belle encor que ces beaux lieux.

j'oublie à l'écouter la voix grave des heures, L'esprit de ces déserts dont j'aimais l'entretien, Ces bois qui m'ont dicté mes chansons les meilleures. Elle parle… Et mon cœur n'entend plus que le sien.

Le mot, le mot sacré qu'elle hésitait à dire Sa bouche en un baiser sur mon front le finit ; Le refus expirant s'éteint dans un sourire… Tous les oiseaux d'amour ont chanté dans leur nid.

Qu'importe si plus tard la colombe s'envole. Si mon rêve effacé disparaît sans retour. Si de mon pur encens j'honorais une idole, Si tout était mensonge excepté mon amour !

Si la Muse insensible a changé de caprice Et follement demain rit de me voir souffrir… Qu'importe ! je lui dois l'extase créatrice Et cette heure vivra quand j'en devrais mourir.

Rien ne m'ôtera plus ce que j'ai reçu d'elle ; J'ai plongé tout mon cœur dans les cieux entr'ouverts J'ai pris son âme entière et l'ai faite immortelle ; J'ai forcé notre amour à durer dans mes vers.

Vienne l'épaisse nuit, que l'exil recommence, Que le monde m'étreigne et que j'y sois vaincu, Que j'y maudisse encor ma solitude immense !… Un beau jour a suffi, j'ai pleinement vécu.

J'ai cueilli le meilleur de tout, la fleur suprême ; J'ai vu ce lieu charmant par l'amour embelli, Et j'ai senti mon cœur habité par Dieu même Grand comme la nature et comme elle rempli.

Et j'attends désormais l'heure douce et terrible Où cet azur, ces bois, mon amour, sa beauté, Tout ce monde éclipsé par un monde invisible, Tout s'évanouira devant l'éternité.

J'irai dans l'infini, n'ayant terreur ni doute ; Aux portes de ce ciel je suis déjà venu ; L'amour vers ces splendeurs m'aura frayé la route Et j'y trouverai Dieu comme un hôte connu.

Et je ne saurai plus si j'ai souffert encore. Quel rêve a tourmenté mes lugubres sommeils… Ce beau soir d'un seul bond rejoindra cette aurore., L'oubli couvrira tout entre ces deux soleils.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'HEURE SACRÉE · Victor LAPRADE · Poetry Cove