Étends-toi sous ce hêtre, et devisons, Tityre : Reviens à tes moutons et quitte la satire. Lâcher des vérités, vois-tu, c'est un travers Dont se mordent les doigts tous les faiseurs de vers ;
C'est un mauvais métier qui nourrit mal son homme Et qui le rend suspect aux magistrats de Rome. A quoi t'auront mené ces grands airs de vertu ? Notre époque a du bon ; que lui reproches-tu ?
On peut se divertir, on peut remplir sa poche ; Ce temps est libéral ; tâte un peu ma sacoche ! L'esprit de notre siècle est honnête, élevé. Doux, large et tolérant… on te l'a bien prouvé.
A suivre tes conseils ton exemple m'invite, Daphnis, il fallait donc me sermonner plus vite, Berger sage entre tous ! j'eus tort :je le vois bien, Lorsqu'avec mon troupeau je compare le tien.
Tu possèdes cent bœufs, j'ai douze brebis maigres ; Tu vis de gras agneaux, moi de fromages aigres ; Tu t'arrondis ; tu fais une bonne maison ; Tu réussis, Daphnis, tu dois avoir raison.
Parle et je t'obéis comme à Pan notre maître. Quand il guidait mes doigts sur la flûte champêtre. Donc pour plaire à chacun et vivre largement, Quel air faut-il jouer, et sur quel instrument ?
Mon Dieu, rien de trop neuf ! Laissant là ta morale, Tu peux comme au vieux temps chanter la pastorale, Les roses, le sainfoin, le pasteur Corydou, La belle Amaryllis et son mol abandon,
Le miel de l'âge d'or, les jeux dans les prairies,… Tous nos hommes d'État aiment les bergeries ; Rien de tel pour calmer les noires passions Et nous donner l'horreur des révolutions.
Mais ne va plus, au moins, te perdre dans les nues, A travers tes forêts, tes cimes inconnues, Où dans l'air libre et pur les aigles font leur nid, Où l'on fuit les tyrans jusque dans l'infini.
Où la liberté gronde avec les avalanches… Où, quand j'y passai, moi, j'ai vu scier des planches. Dans tes glaciers, enfin, ne va plus t'enfermer ; On ne te lirait pas de peur de s'enrhumer.
Rentre un peu dans la plaine, au moins on peut t'y suivre : La vigne et les vergers permettent d'y bien vivre. Non loin du poulailler, et, — nargue aux beaux discours, Le pot-au-feu ne bout qu'auprès des basses-cours.
Pourquoi donc tes bergers, devant une bouteille. N'iraient-ils pas s'asseoir et chanter sous la treille ? Les vieux hêtres touffus ne sont plus très communs. L'eau pure et les torrents font peur à quelques-uns ;
La poésie en est très mal réconfortée. Peins-nous des lieux, des mœurs plus à notre portée. C'est dit ; mais sois encore indulgent, cette fois. Pour un travers d'enfance apporté de mes bois.
Laisse-moi commencer par dire une prière. Comme si j'étais seul, là-haut, sur ma bruyère, J'invoque donc les dieux qui m'ont fait ces loisirs ; J 'offre humblement, — docile à tous les bons plaisirs, •
Selon le rite ancien et la rubrique neuve. Un bœuf à Jupiter, un cierge à Sainte-Beuve,.. Et maintenant, à bas les grands mots attristants ; Bon appétit, bon somme à tous les assistants !
A l'est, au nord, au sud, je salue à la ronde. Et je signe d'avance : Ami de tout le monde. Suis-je bien dans le ton ? Pas trop mal débuté !
Bon ! mais sur quel sujet parlais-je, en vérité ? Un seul, Tityre, un seul est toujours à la mode : Pas de gouvernement qui ne s'en accommode ; Il plane en liberté sur nos dissensions ;
Il voit naître et mourir les constitutions : L'amour !.. Il est des vieux et des nouveaux régimes, Il y trouve pardon de tous ses petits crimes ; L'amour ! ce dieu maudit est toujours encensé,
Ce dieu malin… Daphnis, je l'ai bien offensé ! Bavius m'en a fait maintes fois le reproche ; Peut-être il a raison, je porte un cœur de roche !
Jamais, chez moi, Phœbus, se fondant tout en eau, N'a pleuré de tendresse à remplir un tonneau. Je n'ai pas un sonnet pour chaque nom de femme ; J'ai très peu fait rimer mon âme avec ma flamme
Et j'ai laissé la plainte aux pasteurs déplumés, Brûlés de plus de feux qu'ils n'en ont allumés. Mais, comme il faut ici que chacun s'exécute, Pleurons un peu d'amour sur la lyre et la flûte.
Puisque, faute de mieux, et par crainte des loups. Je me suis fait berger, soyons tendre et jaloux, Ayons notre Philis, abordons la romance ; Aimons, pleurons, chantons, soupirons… Je commence
« Pour trois ans seulement, oh ! que je puisse avoir, Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir. » Tityre, oh ! quel début ! C'est du Joseph Delorme,
Un professeur d'amour qui mourut pour la forme, Un élégant berger, poitrinaire, autrefois… Mais qui donne aujourd'hui, joliment de la voix ! Le temps n'est plus aux pleurs, aux rêves, aux mansardes ;
Il nous faut à présent des Muses plus gaillardes, Plus hautes en couleurs. On était Séraphin, On redevient Gaulois, et l'on veut rire enfin. Bergers, changez de ton, et changez de bergères !
Qu'Elvire et Béatrix, grands dieux, vous soient légères ! D'un peu de crinoline enflant leur cotillon, Rendez-nous, s'il vous plaît, Lisette et Frétillon. Je t'ai pris pour conseil et suis prêt à tout faire :
Il me faut un succès, Daphnis ; je tiens à plaire, Et ma Muse, d'ailleurs, n'est pas collet monté. Mais prenons un miroir, Daphnis ; en vérité. On grisonne, on bourgeonne, on est chauve… on enrage !
Que faire ? On est forcé d'avoir enfin son âge. Tant pis pour nos chansons, pasteurs infortunés ; J'ai grand'peur que Lisette en rie à notre nez, Et qu'à suivre Ninon qui fuit entre les saules,'
Nous ne soyons, Daphnis, un peu lourds, un peu drôles ! Alors ne rimons plus, et soupons, ô bergers ! Quel genre et quel sujet n'offrent pas leurs dangers ? La satire ? Elle excite au mépris, à la haine.
L'ode, avec ses grands mots, sent sa républicaine. Et jette dans les cœurs une exaltation Dont pourrait profiter la révolution. Je craindrais, d'autre part, en risquant l'épopée.
De louer assez mal nos grands hommes d'épée. La tragédie en pleurs… est pleine de coquins ; Puis on rencontre là des Brutus, des Tarquins, Des Césars ; on est pris au mot par l'auditoire.
On peut s'y compromettre ; autant vaudrait l'histoire. Notre vieux vaudeville a pour lui les rieurs ; Mais on peut rire, hélas ! de ses supérieurs. C'est un travers où va souvent la comédie.
J'aurais peur d'y tomber ; ma plume est trop hardie. Quel est donc mon asile, et que puis-je imprimer, Si le diable m'inspire une ardeur de rimer ? M'y voilà ! Tu pourrais rendre ton nom célèbre,
Tityre, à mettre en vers la chimie ou l'algèbre. Nous y viendrons, Daphnis, au bout de nos romans ; Mais n'anticipons pas sur les événements… J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser l'élégie.
Moi, je me sauverais dans l'archéologie ; Ce terrain paraît neutre, il est moins dangereux. Tiens, justement, là-bas, aperçois-tu ce creux, Près de ma chèvre blanche, au pied d'un bouquet d'ormes
Il est rempli, mon cher, de questions énormes : Est-ce une cave, un puits, une citerne, un four. Une tombe, un canal, un silo ?… Chaque jour Un monsieur décoré le dessine et le toise ;
On y vient de Paris, on y vient de Pontoise ; Les consuls y viendront, le préfet est venu. Et l'objet de ce creux reste encore inconnu ! Moi, j'ai fait ma trouvaille ; elle n'est pas petite :
Vois ceci ! c'est d'un casque ou bien d'une marmite ; Or, les Gaulois campaient sur ce mont que voilà ; César, un jour de bise, ayant passé par là… Arrête ! et plus un mot, Daphnis, tu m'épouvantes.
Diable ! où nous conduiraient ces questions savantes ? Laisse le grand César poursuivre son chemin ; Tu pourrais mal parler d'un empereur romain. Et les officieux…
Au fait, tout est possible ; On tirerait sur moi comme sur une cible. Avec le proconsul, brouillons-nous, s'il vous plaît ; C'est moi qui lui fournis son fromage et son lait !
Mais, voyons, puisqu'enfin ta lyre te démange, Et qu'on ne peut se taire, et qu'on n'est pas un ange, El qu'Apollon, Minerve, ayant beau t'enrhumer, Et Satan ne pourraient t'empêcher de rimer.
Pourquoi ne pas traiter, sans nous rompre la tête, Le vrai sujet, le seul utile, aimable, honnête. L'éloge de ton temps, sa grandeur, ses progrès ? Ah ! c'est là qu'on se carre et qu'on vit à l'engrais !
Plus docile, à ta place, et quittant ce ton rogue. Je ferais franchement ma quatrième églogue. Vaux-tu mieux que Virgile ? est-il déshonoré Pour avoir encensé son maire et son curé ?
Et son illustre ami, le chansonnier, Horace, Mit-il tant de façons à jeter sa cuirasse ? N'a-t-il pas célébré, par amour du quitus, Mœcenas, atavis édite regibus ?
Veux-tu d'autres leçons ? notre histoire en fourmille. Tu m'en citeras tant ! Puisqu'on est en famille,… Je fais comme eux ; en place ! on s'est trop amusé : Haussez un peu le ton, Sicelides musœ !
Voici le temps prédit par l'oracle de Cumes. Tous n'aiment pas les champs, le pain bis, les légumes ; Si nous chantons les bois et les haricots verts, Au goût de nos consuls accommodons nos vers.
Saturne est de retour avec la vierge Astrée. A bas les tourniquets ! la hausse est assurée. Nous tenons l'âge d'or ; gare aux ruisseaux de miel ! Et les faisans truffés tombent déjà du ciel.
Les gens qui font pour nous cette haute cuisine Auront mille héritiers. Sois propice, ô Lucine ! Ton Apollon chez nous s'est impatronisé ; Un nouvel art commence et tout devient aisé.
De l'antique idéal on a fait l'épitaphe, Le poète n'est plus qu'un simple photographe ; L'art ne vient plus de l'âme, il siège au bout des doigts J'ai peint comme j'ai vu, j'ai fait ce que je dois.
Quel progrès nous ferons, l'âme étant trépassée, Dans ce monde, — autrefois nommé, — delà pensée, Quand les sots, les fripons, le singe et le corbeau, Seront les juges nés de l'honnête et du beau !
Quand nos lois, notre honneur, ma flûte et votre lyre, Tout dépendra des gens qui ne savent pas lire ! Voilà pour quels succès grandissent nos rimeurs. Comme, avec ces beaux arts, on fait de belles mœurs !
Au bilan du progrès, Phœbus, sans rien soustraire. Inscrit l'invention du mouchard littéraire. L'art, du reste, en revient à ses premières lois : Orphée a fait, dit-on, la police des bois ;
Il instruisait les loups à se tenir tranquilles. La lyre d'Amphion a nettoyé les villes. Rêver un temps pareil n'est pas d'un insensé. Toute chose finit comme elle a commencé.
Les chanteurs sont encor nos dieux et nos oracles. L'art peut faire aujourd'hui les plus touchants miracles : A se tenir debout il dressa les humains, Il peut nous ramener à marcher sur les mains.
Nos mœurs, en attendant, sont beaucoup plus honnêtes : On a fait une loi pour protéger les bêtes. L'État, qui prévoit tout, qui guérit tous les maux, Étend ses petits soins à tons les animaux ;
Devant lui le cocher est égal à ses rosses. Mes veaux, à l'abattoir, sont menés en carrosses ; Des wagons suspendus, bien clos, à très bas prix, Aux gueules des canons transportent les conscrits.
Tous les jours un savant — le Siècle nous, l'assure — Invente quelque engin qui rend la paix plus sure : Une poudre, un mortier, qui font, en peu d'instants. Sauter toute une ville et tous ses habitants.
Les femmes, les vieillards… Tu vois, ô cœur sensible, Qu'on rend ainsi la guerre à jamais impossible. C'est pourquoi j'ai placé mes gains de quatre hivers. En sabres, coutelas, tromblons et revolvers :
Je travaille à la paix en ce qui me regarde ; J'ai fondu mes chaudrons pour faire une bombarde. — Dans une heure on clora le temple de Janus, Et le reste du jour sera tout pour Vénus.
O Vénus ! c'est pour toi, — si l'on fait rien qui vaille, — Adorable Vénus, c'est pour toi qu'on travaille : Pour vous, jeunes amours ailés et peu vêtus. Voluptés à tous crins, qui serez nos vertus !
Le chauve hymen est mort avec ses vieilles roses Et ses fades plaisirs et ses devoirs moroses ; A périr de famine on l'avait condamné ; Il était peu gênant, c'est vrai, mais fort gêné.
Un seul mari, — fût-il possesseur d'une mine, — Ne pouvait plus suffire à tant de crinoline ; L'hymen s'y morfondait en poussant des hélas ! Tout un essaim d'amours niche en ces falbalas ;
On passe, on vole, on fuit dès qu'on cesse de plaire ; Tout comme les oiseaux, sans maire et sans notaire. A quoi bon s'enchaîner et se mettre en prison Pour se donner des fils et faire une maison ?
L'âge d'or n'est-il pas un heureux pêle-mêle ? Nous y mangerons tous à la même gamelle ; On n'y connaîtra plus ni le tien ni le mien ; Sans foyer, sans famille, on y vivra fort bien.
L'État sera chargé tout seul de la cuisine ; C'est par lui, c'est pour lui que l'on dort, que l'on dîne ; Il pense à notre place, il enseigne, il écrit. Vois quelle économie et quel repos d'esprit !
Un seul commis, veillant sur la machine ronde, Tourne la manivelle et fait aller le monde. Quelques longs fils partis de ce centre commun Meuvent les pieds, les mains, la langue de chacun.
Le temps ne se perd plus en discussion vaine. On n'a plus à soigner que sa propre bedaine ; On reçoit tout bâclés son culte et son tabac. Sans répondre de rien qu'envers son estomac.
Raisonner, je l'avoue, est un beau privilège ; Mais j'abdique aisément ce plaisir de collège ; J'aime à me décharger de tout soin hasardeux : Que l'on pense pour moi, je dînerai pour deux !
C'est l'état d'innocence et la paix assurée. Voici venir les jours de Saturne et de Rhée. Va ! nous ferons de l'homme un heureux animal ! Discerne qui voudra le bien d'avec le mal ;
On rit, on danse, on boit, on aime, on se caresse. Vrai ! rien que d'y songer j'en pleure de tendresse. Ah ! pourquoi, cher Daphnis, n'ai-je plus de cheveux ? Si nous étions, au moins, nos arrière-neveux !
Tableau charmant ! doux rêve ! horizon qui m'attire ! J'en ai la larme à l'œil comme toi, cher Tityre. D'accord sur la chanson ! — tu me pardonneras, — Mais le ton du chanteur me cause un embarras.
Es-tu bien converti ? Voyons, je te soupçonne… Parlons-nous sérieux, ne ris-tu de personne ? Ne m'engages-tu pas avec les factions, Tityre, es-tu bien sûr de tes intentions ?
Ne va pas compromettre un père de famille… Aussi bien j'aperçois, là-bas, sous la charmille, J'aperçois Crispinus, un citoyen courtois. Que l'on rencontre peu d'ordinaire en nos bois.
J'aurais fort grand plaisir, n'était l'heure avancée, A poursuivre avec lui la thèse commencée ; Je l'ai vu dans le monde.. Il vient là tout exprès Pour causer poésie et pour prendre le frais…
Il est auteur lui-même… et de plus fort aimable… Je te laisse avec lui.., bonsoir ! — Va-t'en au diable !
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