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1855

FEUILLES, TOMBEZ

Victor LAPRADE

Déjà le vent, tant la saison est brève, Sème la feuille autour de la forêt ; Et des sentiers encor verts, où je rêve, Sous le bois mort le gazon disparaît.

Arbres chéris ! plus d’ombre sous vos branches ; La clarté pleut à travers leurs réseaux. Sur cette mousse adieu les robes blanches, Sur ces buissons adieu les gais oiseaux !

Ainsi, mon cœur, dans les bois où tu songes L’automne arrive et la bise a soufflé ; Le jour s’est fait à travers leurs mensonges : De nos plaisirs l’asile est dépeuplé.

La feuille tombe et les cimes jaunies Laissent glisser de clairs mais froids rayons ; Je n’entends plus nos vagues harmonies, Je ne sens plus flotter nos visions.

Comme ces bois, en perdant ton mystère, Tu vois la fin de tes rares beaux jours ; L’automne, hélas ! si précoce, a fait taire Le chœur ailé qui chantait les amours.

D’hiver chez toi le ciel avance l’heure ; Il t’a banni de tes chères forêts ; L’été s’en va !… mais qu’un autre le pleure. Pour nous, mon cœur, point de lâches regrets.

Fais tes adieux à la folle jeunesse ; Cesse, ô rêveur abusé si souvent, De souhaiter que la feuille renaisse Sur tes rameaux desséchés par le vent.

Ce doux feuillage obscurcissait ta route, Son ombre aidait ton cœur à s’égarer ; La feuille tombe, et, sillonnant la voûte, Un jour plus pur descend pour t’éclairer.

Oui ! si les bois, l’ombrage aimé du chêne, Ont trop caché la lumière à mes yeux, Soufflez, ô vents ! que Dieu si tôt déchaîne, Feuilles, tombez, laissez-moi voir les cieux !

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