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1844

ÉPITRE

Victor LAPRADE

Oui, nous avons bien des travers Qui méritent notre infortune : Le pire, après tous nos revers. C'est de ne pas garder rancune.

Pour venger deux invasions, Des milliers d'insolentes rimes… Cinquante ans d'admirations, Bons Allemands, voilà nos crimes !

Avons-nous assez radoté Des beaux esprits de Germanie ? Profondeur et naïveté, Que de vertus, que de génie !

Seuls vous saviez aimer, penser, Peuple poète et philosophe ! Seul chanter, musiquer, valser En culottes de grosse étoffe.

C'était à qui louerait le mieux Votre savoir, vos mœurs tranquilles ; Et l'eau nous en venait aux yeux… Je fus un de ces imbéciles !

Je m'étais mis l'âme à l'envers Pour Charlotte et pour Marguerite. Je vous dois mes plus mauvais vers… C'est peut-être ce qui m'irrite.

Mettons que j'avais mal compris. Que j'ai mal pincé cette corde : Du moins, ni moi, ni mes écrits, Nous n'avons prêché la discorde.

Je suivais — quoique, au fond, chauvin- La grande mode humanitaire : J'ai chanté le progrès divin Et la paix régnant sur la terre.

Pendant quinze ans, j'ai chevauché Un Pégase philosophique ; — Me l'a-t-on assez reproché ! — Je fus mystique, évangélique.

Aujourd'hui, vers d'autres excès J'incline, en devenant mon maître : Mon cœur était très bon français, Mon esprit voudrait un peu l'être.

J'ai déserté l'ombre et les bois Et j'ai pris quelque sens pratique : On peut, chers maîtres d'autrefois, Vous appliquer votre critique.

Sans être, autant que vous, docteurs En esthétique, en exégèse, Sans rire encor de vos auteurs. Nous en parlons plus à notre aise.

Grâce à vos savants d'outre-Rhin. On se sent l'esprit moins frivole : Du tort d'admirer le voisin On se guérit à leur école.

Je tiens d'eux, — ravi de ce don, — Le pourquoi de beaucoup de choses : Pourquoi vous plantez le chardon Dans vos squares au lieu de roses :

Pourquoi l'on donne votre nom A toute mauvaise querelle ; Pourquoi le baragouin teuton N'est pas la langue universelle.

Donc, vous voulez raser Paris Et nous massacrer par centaines… Quand tous nos écus seront pris, Berlin sera-t-il une Athènes ?

Jadis un peuple de soudards, Rusés, sans esprit, sans entrailles. De la cité mère des arts Renversa les nobles murailles.

Ils se disaient très vertueux, Exécraient la race voisine : — Elle était plus aimable qu'eux Et faisait meilleure cuisine. —

Émus du même sentiment, Les Thébains saisirent leur pique. — La Béotie assurément, Avait droit de haïr l'Attique. —

Athènes, la sainte cité. Succomba dans cette querelle : C'est la fin de la liberté ; La Grèce périt avec elle.

Mais de Sparte il ne reste rien Que le nom d'une vieille chose ; Et tout le passé dorien Gît sous un pied de laurier-rose.

Athènes vit et règne encor, Athènes la beauté féconde ! Après ses dieux d'ivoire et d'or, Son esprit gouverne le monde.

Ses fils n'étaient pas tous parfaits : Légers, railleurs, ce que nous sommes, Grands parleurs, vantant leurs hauts faits. Après tout, ils étaient des hommes.

On croit pour les avoir battus Que leur héritage est à prendre… Vous avez de grosses vertus Qui vous empêchent d'y prétendre.

Vous pouvez saisir tout notre or, Nos bijoux et nos meubles rares ; Vous restez, avec ce trésor, Ce que Dieu vous fit : les Barbares.

Quand nous serons un monde ancien, — Car vous vieillirez, je suppose, — De vous il ne restera rien… Je voulais dire pas grand'chose.

Les peuples n'iront pas chez vous, — Nous devinssent-ils infidèles, — Copiant vos mœurs et vos goûts, Prendre vos œuvres pour modèles.

Vos lourds savants font et défont, Et l'on n'en sait pas davantage. Vous avez l'esprit très profond : Le nôtre est léger… il surnage.

Notre prose, et même nos vers, Notre parler, railleur ou tendre, Vivront après que l'univers Aura cessé de vous comprendre.

Enfin le génie allemand, S'étant flatté de nous détruire, Finira dans un bâillement. Et nous serons là pour en rire.

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