Skip to content
1873

DÉDICACE

Victor LAPRADE

Vous m'écoutez penser et vous me voyez vivre, Ami ! vous savez bien qui m'a dicté ce livre : C'est l'œuvre d'un croyant, et non d' un froid moqueur Ce livre ! il vient de ceux de qui me vient mon cœur ;

De ceux que j'interroge et que je vois en songe, De ceux qui m'ont transmis la haine du mensonge. De ceux à qui je dois un symbole, un drapeau, Tout ce qui fait un homme au milieu d'un troupeau :

De ma mère d'abord, de ma mère, humble sainte Qui vécut à genoux dans l'amour et la crainte, M'enseignant à courber mon front devant la croix, Et forçant ma raison à répéter : Je crois ;

De mon père, un penseur à la franche parole, Qui jamais n'a fléchi devant aucune idole ; Qui vécut libre et fier et lutta jusqu'au bout. Qui m'instruisit d'exemple à me tenir debout ;

Qui, sur le vil succès ne jugeant point des causes, M'apprit, hormis l'honneur, à priser peu de choses. Mon père ! il n'est plus là pour me dire : En avant ! Pour censurer mes vers, et les dicter souvent ;

Mon père ! il m'a donné,'pour couronner mon livre, La suprême leçon : — que Dieu m' aide à la suivre ! — — Ma mère, hélas ! déjà me l'avait enseigné — Il m'apprit comme on meurt paisible et résigné.

Ami, vous assistiez à ce moment auguste. Bien plus que le témoin de cette fin d'un juste. Vous étiez, pour nous tous, le vigilant secours Qui gagne sur la mort des heures et des jours,

L'infatigable espoir par qui l'on peut encore Vivre, agir, au chevet du mourant qu'on adore. Vous étiez ce sourire étendu sur les pleurs Qui, versant un soleil sur les lits de douleurs.

Fait pénétrer au fond des âmes qu'il rassure Le baume que la main répand sur la blessure. Indomptable et serein dans cet affreux émoi, Vous étiez là son aide et son fils mieux que moi.

C'est vous, ô mon ami, déjà plus que mon frère. Qui l'avez revêtu de son drap funéraire ; Vous n'avez pas voulu — m'écartant de ce seuil — Qu'une main d'étranger le mit dans son cercueil.

Votre main, de ce jour, porte une auguste empreinte, Je l'avais pour très chère et je l'ai pour très sainte. Ce grand cœur vénéré dont j'ai perdu l'appui, C'est en vous qu'il me parle et m'assiste aujourd'hui.

Lorsqu'au bout de ma tâche ici-bas terminée. J'irai me reposer de ma triste journée, Quand du poids de mon corps et du poids de mon cœur Je serai libre enfin, et peut-être vainqueur ;

Dans le sein de ce Dieu que je crains, que j'espère, Lorsque j'aurai rejoint et ma mère et mon père ; Qu'en ce monde, ait je fus un si frêle soutien. Pour mes chers délaissés je ne pourrai plus rien…

Je veux de mes soucis transmettre l'héritage A cet ami vaillant qui déjà les partage. C'est vous, alors, c'est vous, qui serez, à vous seul, Qui serez pour les miens et le père et l'aïeul ;

C'est vous qu'ici je lègue à mes fils, à mes filles. Pour leur montrer la route où marchaient nos familles, Et parfaire avec eux ce siècle d'amitié Dont nos pères ont vu la plus longue moitié.

Celte amitié, déjà, date d'un ancien monde ; Elle assista bien jeune à sa chute profonde. Après que leurs autels croulaient de toutes parts, La foi des deux enfants fut celle des vieillards ;

Tous les deux, nous offrant d'inflexibles modèles, A tout ce qui tombait sont demeurés fidèles. Nous, tristes héritiers de leurs pressentiments, Nous n'assistons encor qu'à des écroulements.

Dans ce ciel indécis voyez-vous, sur nos têtes. Poindre cet âge d'or des modernes prophètes ? Dans les faits, dans les cœurs je cherche à l'horizon Par quel côté grandit notre humaine raison ;

Je vois autour de nous, pendant qu'on prophétise, Pulluler la bassesse et croître la bêtise. L'infâme hypocrisie, et sous des noms divers, La morne servitude aplatir, l'univers.

Vous n'avez pas voulu, sous ce ciel qui menace, A ce lâche avenir confier votre race ; La chaîne d'or en vous eut son dernier chaînon : Mes enfants n'auront pas d'amis de votre nom.

Je les plains, je les plains ! ils vivront dans un âge En amitié plus pauvre et plus pauvre en courage. Mais pour vous, pour ce nom, pour votre vieille foi, Je vous en applaudis ! vous files mieux que moi.

Emportant avec vous votre race et vos armes, Vous pourrez au tombeau vous coucher sans alarmes. Heureux de voir en vous finir votre maison, De rendre à vos aïeux un intègre blason.

D'épargner à leur nom fier de Malte et de Rhode L'affront d'être porté sous un futur Commode. Moi, de ce nom fidèle aux dieux que je défends. Je veux orner ce livre écrit pour mes enfants.

Ce nom leur donnera des conseils de noblesse. Quand vos mains cesseront d'étayer leur faiblesse, Quand vous m'aurez rejoint, quand plus rien de nous deux, Hors mes vers, et ce nom ne veillera près d'eux.

Laissons-leur à chacun, contre la foule impure, Ce double souvenir comme une double armure ; Et pour ceindre les flancs d'un athlète affermi, Tressons l'honneur du père à l'honneur de l'ami.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
DÉDICACE · Victor LAPRADE · Poetry Cove