Usons, et jusqu'au bout, des droits de la victoire ; Revisons la morale et refaisons l'histoire. A toi d'abord. Tacite, idole des frondeurs, Qui fournis de grands mots nos cuistres, nos boudeurs.
Tacite ! esprit chagrin, suspect aux esprits justes, Sombre diffamateur des noms les plus augustes, Qui s'applique à noircir, à juger de travers Les temps les plus heureux qu'ait vus cet univers.
Imposteur !… J'aurais dû soupçonner quelque chose, Quand j'essayais de mordre à l'airain de ta prose ; Lorsqu'un régent terrible, à grands coups sur les doigts,
Des crimes de Néron m'a puni tant de fois. Objet de contresens, hélas ! très ridicules. Combien ton Thraséas m'a valu de férules ! Je devrais te haïr ! mais — (voyez le destin) —
C'est par toi que j'ai pris quelque goût au latin. Trop peu sensible encore aux douceurs de Virgile, Tacite était pour moi parole d'Évangile. J'allais, le poing fermé, discutant ou rêvant.
A d'imberbes Calons, oh ! que j'ai dit souvent : « Amis, la liberté pauvre et pleine d'orages, La liberté plutôt que de gras esclavages. » Et c'étaient entre nous des serments de vertus.
Des appels effrénés aux mânes de Brutus, Et des rugissements de haine et de colère Au seul nom de César, d'Octave, de Tibère, On nous pardonnera, nous étions écoliers !
Le mal de notre temps nous gagnait par milliers : Dés la huitième, en lutte avec les participes,. Nous respirions, alors, d'effroyables principes : Nous étions empestés de penseurs libéraux' ;
On ne reconnaissait sergents ni caporaux. Nos professeurs, brûlés de la fièvre commune, Fréquentaient hautement la presse et la tribune. On nous prêchait un tas d'absurdes sentiments :
Fierté, fidélité, désintéressement ; Et c'était un concert de doctrines honnêtes A faire le chaos dans les plus fortes têtes. Si je disais combien, alors, j'en ai connus
Jurant de vivre libre et de marcher pieds nus, Que je vois, aujourd'hui, quittant ces goûts féroces, Monter en escarpins derrière les carrosses ! Tous mes anciens Brutus ont le dos galonné ;
Quand nous les compterons, vous serez étonné ! Le croirez-vous ? avec ses pleurs, ses Rayons Jaunes, Joseph Delorme, un jour, a menacé les trônes ; Et chez Armand Carrel s'est levé, me dit-on,
Cet astre qui se couche, à présent, chez Véron. Que vouliez-vous qu'on fît dans ce temps lamentable ? Nous blasphémions encor les plaisirs de la table ; Nous demandions l'ivresse aux écrits généreux,
Et nous sortions de là bourrés de songes creux. Tous nos jeunes piocheurs croyaient faire merveille En relisant Tacite, en récitant Corneille. J'attends que le poète à fond soit revisé ;
Mais pour Tacite, au moins, j'en suis tout dégrisé. L'âge est venu ; j'ai fait quelques bonnes lectures… On subit à vingt ans d'étranges impostures ; On admire, on croit tout… et l'on mourrait de faim,
Si tout ce beau fatras ne s'écroulait enfin. Moi j'ai fait ma fortune ; esprit souple et fertile. Je vois, je sais, je crois… tout ce qui m'est utile. En histoire et partout, j'ai pour autorités
Le auteurs brevetés, rentes et patentés. J'ai lu Monsieur Troplong et j'ai jugé Tacite, Vieil obstiné qu'en vain le progrès sollicite. Qui boude et fronde, et gronde, et qui, sournoisement,
Nous excite au mépris de tout gouvernement. Je te connais. Tacite, étroit et dur sophiste, Incapable de voir, de juger en artiste. Sourd à la voix du peuple, au tambour, au clairon,
Toi qui n'as rien compris à ce pauvre Néron ! Burgrave, aristocrate, émigré dont la haine Méconnut les vrais jours de la grandeur romaine ! Homme du privilège et des anciens partis,
Sur l'ère des Césars comme tu nous mentis ! Silence dans les rangs ! assez de calomnies. Voir des noms d'empereur traînés aux gémonies ! C'est trop fort, et je veux, ô lugubre imposteur.
En finir avec toi, mon premier corrupteur. Suétone me gêne, et Pétrone, et tant d'autres ! Mais ceux-là ne font pas, du moins, les bons apôtres ; Ils n'ont pas ces façons de cafard ennuyeux ;
Le crime et la vertu sont tout un à leurs yeux. Revisons tout ! Sachant les clubs et les casernes, Portons dans le passé les lumières modernes. Nos documents sont neufs et de première main
Pour rétablir l'honneur de l'empire romain ; Ayant vu de nos yeux, nous pouvons, sans chimère, Juger le Rubicon par le dix-huit brumaire. Pour moi, sans m'arrêter à tous ces bruits menteurs
Que sèment les vaincus, le parti des rhéteurs, Des cancans de salon acceptés par l'histoire. Je voudrais, ô Césars, purger votre mémoire. Par tous ces esprits forts, jusque sur son autel,
Le grand Jule est toisé comme un simple mortel. On s'acharne à des riens ! Certes, la calomnie Ne peut lui refuser l'audace et le génie… Catilina, dit-on, l'aurait compté pour sien :
Mais, en cas de succès ; — l'usage est fort ancien. — On lui prête des mœurs et des goûts effroyables ; On lui met sur le dos Nicomède… et que diables ! I] était de son temps, soyez juste ! Après çà !
Vouliez-vous qu'il fît maigre et qu'il se confessât ? On va chercher un tas de chicanes futiles : Fraudes, vols, péculats, poisons, morts inutiles… Le problème est ailleurs, je le pose d'abord :
Fut-il habile ou non ? resta-t-il le plus fort ? A-t-il soumis la Gaule ? a-t-il vaincu Pompée ? Tout n'est-il pas permis à qui tient haut l'épée ? Il naît, et c'est tant pis pour vous républicains,
Il naît, à certains jours, de sublimes coquins Si hardis, si rusés, si forts, si populaires, Tels, enfin, qu'on leur doit un trône… ou les galères. César vint ; vous étiez tous sens dessus dessous ;
Il a voulu l'empire, il l'a pris… Je l'absous. Vous savez les deux vers qu'il citait à sa guise De ce pauvre Euripide, et qu'il eut pour devise : « La justice a du bon, entre nous, mes amis,
S'agit-il de régner, les crimes sont permis. » Du reste, généreux ! notre histoire en dépose. Et le vieux sang gaulois en a su quelque chose. A Vercingétorix il octroya six ans
De vie et de cachot, de loisirs séduisants ; Quand, certes, il aurait pu, la nuit et par surprise. Le faire fusiller dans les fossés d'Alise. Vous n'êtes pas de ceux qui nous font tant de bruit
Des lois, des libertés et du sénat détruit, De la corruption… nous sommes gens pratiques, Qu'irions-nous chercher là ? Qu'importe à nos boutiques ! Allons-nous en pleurer avec ces vieux auteurs ?
César a clos la bouche à ce tas d'orateurs ; Il s'est fait absolu. Quoi ? tout se légitime Avec deux mots : il a détruit l'ancien régime. Il a mis à néant, nous faisant tous égaux,
Chevaliers, sénateurs et les droits féodaux. Issus de Jupiter, ou sortis de la crotte, Tous y devaient passer, tous ont baisé la botte. Nul n'a plus largement versé le sang humain ;
Il a tué beaucoup, c'est là l'honneur romain. Il a, sans faux respect, jugé ce que nous sommes ; Nul n'a plus méprisé, plus corrompu les hommes. N'a su mieux se servir du plomb, du fer, du feu ;
Le peuple l'aime enfin ! Taisons-nous, c'est un Dieu. Auguste !., Oh ! l'attaquer, vous seriez en démence, Il a pour lui Virgile, Horace et la Clémence ; Et, de plus, pour me prendre et pour vous convertir,
(Lisez le grand Corneille) il a le repentir. Écoutez-le plutôt ! lui-même il va se peindre : M Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi ! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné !
Songe au fleuve de sang où ton bras s'est baigné… Remets dans ton esprit, après tant de carnages. De tes proscriptions les sanglantes images… Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats après l'avoir été… » Il souffrit des ingrats, conseillé par Livie. Rusé calculateur jusqu'au bout de sa vie, Il fit « le plus Utile en cette occasion ».
Enfin, il fut clément… après réflexion. Tibère !… Ah ! la morale ici fait sa rentrée, N'est-ce pas ? et l'on va sermonner sur Caprée ! Toujours ils mêleront, ces pudiques rimeurs,
Aux affaires d'État les questions de mœurs ! Eh bien, soit. Pour couper court à vos homélies, Tibère eut, j'en conviens, d'horribles fantaisies. Mais (outre qu'avoir lu, quand on est bien pensant,
Et citer ces faits-là, c'est pas mal indécent), Songez qu'en vous donnant cette rude corvée, Vous attaquez, de plus, la conduite privée ; Nous sortons de l'histoire enfin ; il est choquant
De voir, ainsi, Clio colporter un cancan. Puis, raisonnons, touchons un peu le fond des choses Est-ce un métier si doux, si parsemé de roses. Celui des empereurs, des chefs des nations.
Pour qu'on épluche ainsi leurs récréations ? Quand on a, tout le jour, donné des signatures, Lu des placets, conduit de grosses aventures. Si, le soir, en quittant le concert et le jeu.
On n'avait pas le droit de chiffonner un peu ; S'il fallait, comme vous, courtiser des Elvires, Qui diable voudrait donc gouverner les empires, Et dompter l'anarchie et vaincre le destin.
Pour arriver à quoi ? pour vivre en sacristain Personne n'en voudrait, certe, et cela s'explique ; Et nous resterions nous avec la République ; Merci !… redevenons sérieux s'il vous plaît.
Tibère fut cruel, même à qui l'adulait.. Mais notez-le, monsieur, beaucoup de ses victimes Étaient de ses parents, plus ou moins légitimes ; Affaire de famille entre eux ! et vous saurez
Que les intérieurs doivent être murés. Nous parlons politique, allons aux faits notoires : Tibère eut au sénat des succès oratoires ; Il conquit l'Illyrie, il battit les Germains ;
Il reprit aux Persans les drapeaux des Romains. Vous grillez d'ajouter quelque histoire ignorée, Érudit ! De conter qu'un certain Gadarée L'appelait, jeune encor, chacun applaudissant,
Un homme fait de boue et détrempé de sang. Qu'était-ce Gadarée ? Un professeur, un cuistre, Rongé du désespoir de n'être pas ministre. Voilà bien ces rhéteurs, imprévoyants marmots,
Qui perdent les États pour placer de bons mots ! Passons. Caligula, — voyez dans Suétone, — Fut un monstre… abrégeons ce récit monotone.
Assassinats, poisons, exils des gens de bien. Les mêmes faits, toujours, et qui ne prouvent rien. Allons donc, cette fois, droit à la politique : Caligula, — je sais quelle mouche vous pique, —
Fit consul un cheval ! horreur, dérision, Abomination et désolation ! Les Romains abaissés devant un quadrupède ! Tu ne saisis donc pas, entêté sans remède,
Le sens piquant, profond, de plus fort libéral, De ce cheval, consul, patrice, général ? C'était une leçon à tous les Tristapattes Qui chez les empereurs marchent à quatre pattes.
Hein ! le tour est-il neuf, a-t-il de la couleur ? Trouvez mieux, s'il se peut, chez le plus beau parleur. Laisserez-vous, au moins, notre bonhomme Claude Défiler, à son tour, sans quelque chiquenaude ?
.Je vous vois bien venir, chroniqueur malfaisant ; Vous riez ! c'est le tour des femmes à présent. Comme si des Césars, sous vos langues malines, L'honneur pouvait souffrir de quelques Messalines ?
Oui, Claude ayant régné, légiféré, vaincu. L'empereur Claude, enfin, fut un mari… Après ? répondez-vous du chapeau qui vous couvre ? Bah ! la garde qui veille aux barrières du Louvre,
Quand Lucrèce a fait signe à quelque beau cousin, N'en défend point nos rois,., pas plus que nous, voisin. Voici l'endroit terrible, un vieux champ de bataille, Néron !… escrimez-vous et d'estoc et de taille
Sur le Croquemitaine… un pauvre homme de goût Que l'on connaît si mal, un poète après tout ; Qui, ravi d'oublier l'orgueil du rang suprême, Chérit les arts jusqu'à les cultiver lui-même ;
Ami du sport, auteur, compositeur, acteur, Restaurateur de Rome et son vrai fondateur. Rome était un taudis, il s'en fit l'architecte. Rasa ses vieux hôtels d'une beauté suspecte.
Il faisait beaucoup mieux que par le temps qui court ; Au lieu de démolir, il brillait ; c'est plus court. Chaque jour défaisait ce qu'avait fait la veille : On n'entassait pas moins merveille sur merveille,
Palais d'or, lac d'argent, portique aérien… Ah ! je vous en réponds, la bâtisse allait bien ! Chacun vidait sa caisse et retournait ses poches, Et, le pain étant rare, on mangeait des brioches.
C'est vrai ; sur d'autres points Néron fut peu charmant, Mais on dînait, chez lui, très confortablement. J'écarte un tas de riens que Tacite énumère ; Est-on parfait ? — Pourtant le meurtre de sa mère ?..
Mon Dieu, que vous avez l'esprit inquisiteur Pour un bourgeois honnête, on dirait d'un rhéteur ! Ne jugeons pas si vite, et, malgré qu'il en coûte. Ne fourrons pas le nez où nous ne voyons goutte.
Voisin ! savez-vous donc les secrets des États, Jusqu'où vont les devoirs, les droits des potentats ? Il est des cas, voyez, dans la diplomatie, Des cas… ma thèse aurait besoin d'être éclaircie ;
Enfin, vous comprenez, dans les besoins urgents, Grotius… Puffendorf… Vatel… le droit des gens… Suprema lex, enfin lisez les casuistes : Il est, — c'est évident, — des nécessités tristes ;
Il est, — Machiavel l'a dit et parle d'or, — Deux morales au moins, peut-être plus encor : Une pour les bourgeois, une autre pour les princes. Ah ! l'on gouvernerait joliment les provinces
Avec votre morale à vous, pauvre innocent ! Je n'en placerais pas la rente à vingt pour cent. Sachez donc vous guérir de toutes ces emphases ; Quand on tient le pouvoir, on campe là vos phrases !
D'ailleurs, pour couper court aux déclamations, Assez comme cela de révolutions ! Veut-on me ruiner et me mettre en faillite ? Êtes-vous donc clubiste, ou carliste, ou jésuite ?
Avec vos mais, vos si, vos pourquoi, vos comment. Laisserait-on debout un seul gouvernement ? A bas les avocats, tous vos gens à chimères ! « — Voisin, il ne s'agit des préfets, ni des maires.
Ni du gouvernement que je respecte fort ; Il s'agit de Néron… » — Oui, nous sommes d'accord ; Mais les allusions, monsieur, et la tendance ! Ce qu'on dit, c'est fort bien, le mal est ce qu'on pense
La critique d'État est prompte à s'offenser ; Si quelque officieux allait vous dénoncer ? « Proh pudor ! impossible ! aurait-on d'aventure Annexé la police à la littérature ? »
— Je ne dis pas cela ! — « Donc nous pouvons gloser Sur Tacite ; achevons en paix de l'écraser. » Soit ! vous, qui tourmentez, parfois, votre écritoire, Vous savez bien comment se fabrique l'histoire ;
Comment sont tous les faits tronqués, intervertis, Par les gens des anciens et des nouveaux partis. Tacite et les chrétiens… les regrets, l'utopie. En un siècle où dormait la critique assoupie,
Nous ont gâté Néron et les douze empereurs. Nous voyons clair, enfin, dans cet amas d'erreurs Et nous étoufferons, dans les mêmes poursuites, Le vieux républicain et les jeunes jésuites.
Parbleu ! consultez donc, pour juger ces temps-là. Les martyrs, Thraséas, saint Paul, Agricola, De fort honnêtes gens, mais plus ou moins rebelles, Prêcheurs de libertés anciennes ou nouvelles.
Commentant, chicanant chaque fait accompli, Et, pour tout dire, enfin, troublant l'ordre établi ! Bah ! si l'on en croyait, sur l'histoire romaine, A tous ces raffinés de la grandeur humaine
A cheval sur l'honneur, le droit, la dignité, Qui se laissent mourir de faim par vanité. Aux prêcheurs d'idéal, à tous ces chattemites, On se condamnerait à des repas d'ermites !
Il faudrait remonter, de vertus en vertus. De navets en navels, jusqu'à Cincinnatus ! C'est trop, mon estomac n'est pas assez robuste, J'opte pour les dîners des successeurs d'Auguste.
Tacite a beau crier ; sans me mêler de rien, Sous Tibère ou Néron j'aurais vécu fort bien. Quels furent, après tout, les objets de leurs crimes Et tous ces mécontents que l'on pose en victimes ?
De vieux patriciens, des comtes, des marquis. De gros traitants gorgés de trésors mal acquis. Quelque petit-neveu des chouans de Pompée, Des gens suspects chez qui l'on trouvait une épée,
Des rhéteurs, des chrétiens, des sectaires fougueux Refusant d'adorer César, un tas de gueux… — Que manigançaient-ils au fond des catacombes ? Des stoïques bavards pérorant sur leurs tombes…
Je ne suis pas marquis, rhéteur, stoïcien, Ni clérical, pas même académicien ; Je lis le Siècle et suis du peuple, et je m'en vante ; Le règne des Césars n'a rien qui m'épouvante…
Par où donc m'aurait nui ce pouvoir absolu ? J'obéis quand le prince et le peuple ont voulu. Vous citez mille traits de démence et de rage ; Le peuple a tout couvert de son libre suffrage :
Il ne hait pas Néron ; j'en suis désespéré Pour vous ; cet empereur fut très considéré ! A sa mort, — Suétone est là que je consulte, — Bien des gens lui rendaient un véritable culte
Et s'excitaient dans l'ombre à venger ses malheurs ; Son tombeau, tous les ans, était chargé de fleurs. Allez à Rome, encore aujourd'hui, c'est notoire : Seul prince dont le peuple ait gardé la mémoire,
Toujours Néron, partout ; le plus fort cicéron Met tous les monuments à l'honneur de Néron. Voilà, convenez-en. des gloires populaires, Un peu plus que Brutus et tous vos consulaires,
Vos Calons, vos martyrs d'une sotte fierté, Qui m'agacent les nerfs avec leur liberté ! Ces gens-là, des martyrs ! de quoi ? du privilège. Votre admiration sent par trop le collège :
Moi, j'ai tout comme vous rimé contre Tarquin ; De par le De viris, je fus républicain, Et je bouillonne encor, si peu que l'on me gratte. Dans ma haine du prêtre et de l'aristocrate.
Bien plus, j'admire encor ; — dût-on me semoncer, A nos premiers héros j'ai peine à renoncer, A ces grands citoyens qui, dans un temps néfaste. En habit de gros drap, des cours bravaient le faste.
Libres de préjugés et de souliers étroits. Ils faisaient la leçon aux reines comme aux rois, Gagnaient, outre la gloire, une fortune immense ; Exemple à nos neveux Allons, je recommence,
Je m'exalte ! et, quand l'âge aurait dû me calmer, Je redeviens lyrique et je vais déclamer. Tel est le vice affreux des études latines Qui peuplent vos cités de ces races mutines :
On a lu son Tacite et l'on revient toujours Aux premières erreurs comme aux premiers amours. Sachons bien, — je m'adresse à vous, pères et mères, — Ce qui se cache au fond de ces vieilles grammaires :
Dans ces discours latins, dans ces narrations On apprend à fronder nos institutions. Toi donc, qui ne veux pas d'un mécontent funèbre, Fais bifurquer ton fils du côté de l'algèbre ;
Par les bons arguments plus facile à dompter, Le plus sage est celui qui sait le mieux compter. Espérons ! il se peut qu'un âge d'or renaisse : Nos exemples sont là pour former la jeunesse ;
Nos fils nous auront vus marcher sur les genoux ; Moins bourrés de latin, ils vaudront mieux que nous. Ils ont déjà le flair, dès qu'ils viennent de naître, Le flair du positif, du lucre, du bien-être ;
Froids et sans passions, sceptiques élégants. De bons petits sujets souples comme leurs gants ! Pour des riens, pour des mots, hargneux parlementaires, Ils ne gâteront pas comme nous leurs affaires ;
Ils mettront à profit nos dernières leçons, Heureux de commencer par où nous finissons. Nous, voisin, cultivons désormais nos bedaines ; Un peu de temps nous reste encor pour les fredaines ;
Nous avons fait tous deux notre petit butin ; Profitons de l'été de notre Saint-Martin. Le présent a du bon, nargue à tous ces antiques ! Il faut encourager les auteurs drolatiques
Qu'on peut citer à table ayant le dos au feu. Pour moi, j'aime un roman qui m'émoustille un peu. Diable ! on n'a plus vingt ans, on n'est plus imbécile, Il n'est de plaisir vrai que le plaisir facile ;
C'est celui qui convient à l'âge de raison. On fut rougeaud, voisin ! on est chauve et grison… Au fait, tout est sauvé, propriété, famille ; Ton fils est sous-préfet ; j'ai marié ma fille ;
Déserte, pour ce soir, ton nid, vieil alcyon ! C'est fait allons souper avec Trimalcion.
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