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1844

BÉNÉDICTION NUPTIALE

Victor LAPRADE

Ami, Dieu se complaît dans votre œuvre et dans vous, Il vient de l'attester par un signe bien doux : Il vous a fait connaître, il vous a donné celle En qui, dès ici-bas, son sourire étincelle,

La main qu'il vous fallait, même à vous sage et fort, Pour garder votre cœur du désir de la mort ; Et l'homme cette fois a, sans erreurs étranges, Mêlé deux noms unis au livre d'or des anges.

Le prêtre vous a dit ces mots si pleins d'espoir, Ces mots sacrés qui font de l'amour un devoir ; Tandis que sur vos fronts, suivant l'usage antique, L'amitié, par mes mains, tenait le lin mystique.

Oh ! comme avec ferveur, dans l'auguste moment ; Mon cœur dardait sur vous tout son rayonnement ! Comme j'offrais au ciel, dans ma vive prière, Pour la verser en vous, ma force tout entière ;

Afin que, sans plier sous les dons du Seigneur, Votre âme pût suffire à porter son bonheur ! Sur vous ainsi, de l'homme ou d'en haut descendues, Les bénédictions à flots sont répandues.

Eh bien, pour consacrer et fêter votre choix Il vous manquait, ô Maître, une sublime voix ! Pour parler à vos cœurs des amours infinies. Dieu se réserve encor de chères harmonies ;

Car du mont paternel, en sa tranquillité, Les forêts sur vos fronts n'ont pas encor chanté. La nature vous doit son hymne nuptiale ; Or si jamais, s'ouvrant aux accords qu'elle exhale,

Mon âme a bien compris les chênes et le vent, Voici ce qu'ils ont dit, Maître, en vous recevant : Viens, montre aux bois joyeux l'ange que Dieu te donne Et qu'attendaient ces monts.

Nous aimerons cette âme, où ton amour rayonne. Autant que nous t'aimons. Notre été versera des ombres attiédies Sur ta nouvelle sœur ;

Et chaque arbre pour elle aura des mélodies Pures comme son cœur. Quand elle ira, le soir, à travers la bruyère, Formant quelque doux vœu,

Nos zéphyrs prêteront leur aile à sa prière Pour s'envoler vers Dieu. Elle a, nous le savons, puisque tu l'as choisie. Un cœur pareil au tien ;

Aimant de la nature et de la poésie Le sublime entretien. Nous la ferons parler à la Muse attentive Qui se cache aux déserts ;

Réveillant sous ses pas l'écho qui nous arrive Des célestes concerts. Dans les genêts en fleurs, seule et toute au silence Au coin des bois rêvant.

Elle entendra les airs qu'a chéris son enfance Dans le souffle du vent. Nous saurons deviner sa plus douce chimère Et ses penchants secrets ;

Si bien qu'elle oubliera le pays de sa mère Dans tes chères forêts. Puis tout, dans ces beaux lieux où ta chaste jeunesse Verdit sous notre loi,

Les sources, les rochers, les vieux chênes, sans cesse Lui parleront de toi. Nous avons recueilli, précieuses reliques, Les fleurs de ton printemps,

Larmes et cris joyeux, rêves mélancoliques De ton cœur de vingt ans. De ces élans vers Dieu, vers l'amante éternelle. Nous n'avons rien perdu ;

Nos sommets ont gardé tous ses trésors pour elle, Tout lui sera rendu. Ici, pas de sentier, de ravin et de cime, Pas de source et de fleur,

Qui n'ait reçu de toi sa confidence intime De joie ou de douleur. Rêvant déjà du ciel, tout enfant, sous ces hêtres Tu venais te cacher ;

Tu bâtis cet autel ; les os de tes ancêtres Dorment sous ce clocher. L'amitié te faisait ses adieux pleins de charmes Au bout de ce chemin.

Ce bois l'a vu sourire, et cet autre a de larmes Mouillé ta forte main. Plus celle qui t'est chère aimera nos retraites Et vivra parmi nous.

Plus elle comprendra les merveilles secrètes De ton cœur grave et doux. Car ton âme puissante est faite à notre image ; L'ange de ce beau lieu

De notre intime sève a nourri ton jeune âge Sous le regard de Dieu. Si ton livre aux penseurs enseigne les mystères De l'hymen des esprits,

C'est qu'en nos entretiens, sous ces forêts austères, Tu les avais appris. Ta main pétrit chez nous tes robustes ouvrages Du granit des sommets,

De la moelle du chêne et du feu des orages Qui ne dorment jamais. Tout homme simple et droit, et dont le cœur écoute Tes hauts enseignements,

Croit entendre parler sous la céleste voûte Nos vagues instruments. Tu retrouvas chez nous le Verbe qui fait vivre Et que l'homme a banni ;

Comme sur nos sommets on respire en ton livre Un souffle d'infini. Car c'est la même voix que, sous nos grands ombrages, L'homme écoute en rêvant,

Et qui dans les cœurs purs et les âmes des sages A son écho vivant. Viens ! nous serons aimés par ta douce compagne D'un amour filial ;

Viens, Dieu même a dressé sur ta chère montagne Votre lit nuptial ! Nos bois l'ombrageront de paix et d'harmonie. Restez-nous pour toujours ;

Nous éterniserons l'allégresse infinie De vos saintes amours. Vos cœurs, sur nos sommets, seront ce que nous sommes Purs, sublimes et doux ;

Car l'esprit du Seigneur, qui se perd chez les hommes, Se conserve chez nous. Ta race est notre bien ; il faut qu'elle renaisse ! Sous ces bois triomphants,

Le souffle vigoureux qui forma ta jeunesse Bercera tes enfants. Ils croîtront parmi nous libres d'indignes chaînes, De rêves amollis ;

Nous voulons leur donner la vigueur de nos chênes, La candeur de nos lis. Il faut qu'en les voyant jouer parmi le seigle, Groupe agile et hardi,

Le passant sache bien que dans le nid de l'aigle Leur couvée a grandi ; Et lorsqu'ils descendront dans l'humaine bataille, Levant vers Dieu le front,

Qu'on les juge tes fils à leur voix, à leur taille, Aux coups qu'ils frapperont. Il faut des hommes forts pour soutenir encore Ce peuple qui s'en va.

Pour faire retentir comme un clairon sonore Le nom de Jéhovah, Toi, dont la voix annonce aussi haut que la nôtre Le Dieu que nous chantons,

Lègue ton sang d'athlète et ton verbe d'apôtre A de fiers rejetons. Sois donc béni par nous, et qu'elle soit bénie Cette fleur de l'été

Qui vient sur les hauteurs de ton mâle génie Fleurir en sa beauté. Oui, ce sol est joyeux du bonheur de ses maîtres : Le clocher de granit,

La source et les buissons, les blés verts et les hêtres. Tout aime et vous bénit !

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