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1873

AUX SOLDATS

Victor LAPRADE

Ne me réveille pas de ma stupeur mortelle ; Ami, ne me dis plus : « Ta Muse, où donc est-elle ? L'écho des bois sanglants, témoins de nos revers, Appelle un autre bruit que le bruit de mes vers ;

Et, condamné par l'âge à déposer les armes, Je dois à nos douleurs le silence et des larmes. Ah ! si j'étais encor, chez les pâtres gaulois, Un alerte chasseur, souple comme autrefois,

D'un œil sûr dirigeant le plomb des carabines, Et d'un jarret d'acier franchissant nos ravines, Je bondirais alors sur ces infâmes loups. Et mes cris s'entendraient d'aussi loin que mes coups !

Alors, ne rêvant plus que vengeance et victoire. Sur les coteaux lorrains, ou sur tes bords, ô Loire ! L'essaim des francs-tireurs me verrait accourir, Et j'oserais chanter, étant prêt à mourir.

Mais, débile, impuissant, courbé sous la défaite. Je n'ai plus qu'à m'asseoir et qu'à voiler ma tête Et dans l'ombre, envieux de vos vaillantes morts, Je n'ai plus qu'à finir, étouffant de remords.

Peut-être, malgré l'âge et le froid qui me gagne, Si j'étais parmi vous, ô fils de la Bretagne, O Celtes vendéens, revêtus de la croix. Et qui du barde encore aimez la rude voix,

Peut-être à vos côtés, paysans invincibles, Mon cœur retrouverait quelques hymnes terribles. Et ma rage, enivrant vos sacrés bataillons, Soulèverait, là-bas, les pierres des sillons.

Mes vers, sonnant la charge et jamais la retraite, Seraient votre clairon, Cathelineau ! Charette ! Pour qu'un même boulet, fauchant le premier rang. Mêlât mon sang obscur à votre illustre sang.

Mais, dans les tristes murs où j'achevais de vivre, Pas une âme à guider, pas un exemple à suivre ! Pas un rayon sacré ne vient me rajeunir, Et le présent hideux me salit l'avenir.

Quand l'affreux Allemand viole notre terre, Quand, vous tous, vous marchez au même cri de guerre. Ici, notre ennemi, qu'on pourchasse en tout lieu. Ce n'est pas l'étranger, c'est le prêtre, c'est Dieu.

Héroïques soldats, républicains austères, Nous allons vaillamment piller des monastères Et jeter en prison, de par la liberté, L'homme de la prière et de la charité.

Armés jusques aux dents, nos braves, sans obstacle. Vont des vases sacrés vider le tabernacle ; Étendus par troupeaux sur le parvis divin, Ils y cuvent en paix le blasphème et le vin.

Ils ont dans les tombeaux, du bout des baïonnettes. Ignobles chercheurs d'or, remué les squelettes. Pour sauver la patrie et pour fonder les lois, Voilà, jusqu'à ce jour, nos plus dignes exploits !

Sur l'hôte ! communal, comme du haut d'un bouge, Flotte un sanglant torchon, le hideux drapeau rouge, Pour dire à tous les yeux, attestant nos excès. Que les gens et le sol n'ont plus rien de français.

Maudits et supportés par le bourgeois tranquille, Cinquante jacobins tyrannisent la ville. Et tout homme de bien qui veut parler raison Risque, en attendant mieux, de coucher en prison.

Ami, comment veux-tu que le poète chante Chez cette horde inepte encor plus que méchante ? Qui donc m'écouterait ? qui pourrais-je émouvoir. Nommant ici la France et prêchant le devoir ?

Le maître fléchirait dans une œuvre pareille : Marat ôte chez nous la parole à Corneille. Mais pour vous, ô Bretons ! ô Celtes de l'Arvor ! Pour vous, ô Vendéens ! je suis poète encor !

Mon ardeur qui s'éteint, mon humble voix qui tombe, Sauront vous saluer même au seuil de la tombe ; Et Dieu m'accordera, pour la suprême fois, De sonner la bataille à nos vieux clans gaulois.

Allez donc, ô géants, ô Bretagne, ô Vendée ! Allez, Saints de l'Anjou ! De sauvages impurs la France est inondée ; Peuple chrétien, debout !

C'est notre Dieu sanglant qui vous appelle aux armes, Qui vous commande ici. Saint Louis, Jeanne d'Arc, les yeux baignés de larmes. Vous adjurent aussi.

Il s'agit de leur France et de son âme entière ; Car le Teuton vainqueur Veut moins, dans son orgueil, rogner noire frontière Qu'égorger notre honneur !

Il rêve d'effacer la France de l'histoire, Par le fer, par le feu, Et de faire servir son infâme victoire A nier notre Dieu.

Il rêve de fonder un droit contraire au nôtre, D'affirmer hautement Que le peuple français n'est plus le peuple apôtre, Que la liberté ment.

Aux armes, fiers Bretons, fils de libres ancêtres, Qui, Seuls dans l'univers, N'avez jamais fléchi sous Rome et sous des maîtres. Jamais porté de fers !

Aux armes, Vendéens, dont la race héroïque De paysans-soldats. Quand l'Europe tremblait devant la République, Seule ne tremblait pas !

Bretons et Vendéens, famille encor meurtrie De nos injustes coups, Vengez-vous, ô martyrs, en sauvant la patrie : Les Bleus comptent sur vous.

Invoquant tousses fils, la France exténuée Les voit tous accourir ; Que du même étendard elle soit saluée Par ceux qui vont mourir.

Vendéens et Bretons, la France vous contemple ; Montrez-nous le chemin ! Notre scandale hier, aujourd'hui notre exemple, Paris vous tend la main.

Paris ! c'est avec vous la suprême espérance ; Il va reconquérir Le droit de se nommer la tête de la France : Ses fils savent mourir.

Notre Athène a, d'un coup, monté plus haut que Sparte Et lavé son affront ; Elle a poussé du pied l'infâme Bonaparte : Les dieux lui reviendront.

Républicains, chouans, nous n'avons plus qu'une âme : Arrière les Césars ! Trochu, l'ardent Breton que tout Paris acclame. Veille sur nos remparts.

C'est à vous, paysans, d'achever l'œuvre sainte ; Debout les vieux Gaulois ! Et fauchons l'étranger sous cette ferme enceinte Du temple de nos lois.

Lutèce vous attend, l'Europe vous regarde, O guerriers de l'Arvor ! Que Dieu, pour vous guider, suscite un puissant barde Dont la harpe soit d'or ;

Qu'il réveille vos morts au fond de leurs cavernes, Vos aïeux en courroux ! Je vous jette ce cri du pied des monts arvernes, Moi, Celte comme vous.

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