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1874

AUX MONTAGNES DU FOREZ

Victor LAPRADE

Ma muse a fréquenté l'Hymette et le Calvaire ; Mais si mon vers s'élève ému, simple et sévère, S'il atteint les hauteurs où Dieu se montre à nous, D'un vol paisible et sûr et maître de lui-même,

S'il va son droit chemin fidèle à ce qu'il aime, C'est qu'il est né de vous. Je sais ce que je dois à l'exemple des maîtres, A l'honneur paternel, à ma mère, aux ancêtres :

Ils m'ont donné mon cœur et ses élans chrétiens. Vous qui m'avez chanté vos grandes symphonies. Vous m'avez fait poète, ô montagnes bénie ?, El je vous appartiens.

J'ai goûté, loin de vous, de plus âpres caresses. Les Alpes des glaciers, orageuses maîtresses. M'ont enivré souvent d'amour et de terreur, J'ai gravi seul, perdu, leurs cimes toujours blanches,

Et d'un effroi sublime, au bruit des avalanches, J'ai savouré l'horreur. Alpes ! Malheur à moi, si jamais je renie Nos amours et les vers nés de votre génie !

Peut-être avez-vous eu mes hymnes les meilleurs. Ce choc sacré qui fait jaillir le feu de l'âme, Il m'est venu de vous comme il vient d'une femme… Ma mère était ailleurs.

O terre de Forez, large et douce nature, J'ai bu ton lait paisible et suis ta créature : Chez toi je fus enfant aimé, tendre et joyeux ; J'ai tout connu, d'abord, à ta chaste lumière ;

Sur l'œuvre du Très-Haut, c'est toi qui, la première, Ouvris mes faibles yeux. J'ai vu, dès mon berceau, tes monts en longues chaînes Dérouler dans l'azur leurs couronnes de chênes,

Monter d'un rythme égal et toucher jusqu'au ciel. J'ai fait mes premiers pas de l'un à l'autre étage ; Et des pêches en fleurs à l'airelle sauvage, Cueilli mon jeune miel.

Depuis tes hauts plateaux de lave et de bruyères. Je sais tous les circuits de tes vertes rivières, Dans les vallons obscurs tapissés de grands bois. Quels manoirs, quels hameaux se penchent pour y boire !

Des monts jusqu'à la plaine où s'argente la Loire, Le vrai fleuve gaulois. Des bords du fleuve, au pied de tes hauteurs lointaines. Le soir, quels beau.x retours de chasse à travers plaines !

J'allais, face au soleil qui flamboyait encor ; J'admirais, dans leur cadre étendu de vingt lieues, Serpenter et brunir ces larges cimes bleues Parmi la pourpre et l'or.

J'allais à pas réglés sur la chanson d'un pâtre ; J'approchais, discernant du vaste amphithéâtre Les plans divers, les bois, les vignes, les jardins ; Sur leurs flancs divisés par l'ombre descendante

Mes yeux escaladaient jusqu'à leur cime ardente Ces immenses gradins. Mon esprit, soulevé jusque dans l'invisible, Suivait de leurs coteaux l'ascension paisible,

Le port majestueux de leurs larges sommets ; J'appris ces rythmes lents, ces lignes solennelles ; Vos charmes dans mes vers, montagnes maternelles, Sont empreints à jamais.

J'ai retenu très peu des hommes et des livres ; Sobre de ces progrès dont les autres sont ivres, Je n'ai rien, grâce à Dieu, de ce Paris nouveau ; Je hais le rire impur et l'inepte blasphème ;

Ses plaisirs, sa science et ses arts n'ont pas même Effleuré mon cerveau. Toi, mon humble Forez, tu nous as fait largesse D'un esprit simple et droit, d'une rude sagesse ;

De ta gaieté sans fiel le rire est bienfaisant. Quand je touche à ton sol, je m'y sens jeune encore ; J'y retrouve et ma force et ma paix, et j'adore Mon Dieu partout présent.

Tu sauvas mon enfance et l'emplis d'heureux songes Mes vieux jours fatigués, c'est toi qui les prolonges ; Propice à mon travail, tu l'es à mon repos. A qui veut bien finir ton ombre est salutaire…

Pour qu'ils dorment en paix, ô terre, ô douce terre, Je l'ai légué mes os.

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