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1873

AUX DÉMOLISSEURS

Victor LAPRADE

Tombez, vieilles maisons avec les vieilles mœurs ! Le champ des parvenus se cultive en primeurs ; Il veut des hommes neufs et des bâtisses neuves ; C'est en démolissant que l'on y fait ses preuves.

Donc, poussez, en un soir, comme des champignons, Poussez, sur les débris de nos humbles pignons, Temples des dieux, des arts, des libertés modernes, Bazars et lupanars, banques, tripots, casernes !

Pour nous, déracinés par le droit du plus fort. Nous qui voulions mourir où notre aïeul est mort, Errants et ballottés dans la tourbe flottante, Au pied de vos palais nous vivrons sous la lente.

Ah ! par le temps qui court, bienheureux les bâtards ! Ceux-là n'opposent pas au progrès des retards ; Ceux-là ne traînent pas, cabrés contre la mode, De regrets surannés un bagage incommode ;

Jamais sur leur chemin libre de préjugés Une tombe, un vieux mur, ne les a dérangés. Hélas ! nous ne saurions, nous, gens d'humeurs chagrines, Procéder si gaiement à faire des ruines,

Et déchirer l'histoire, et sur le sol natal. Répandre, en le fauchant, l'oubli, l'oubli fatal. Nous ne saurions, au gré des intérêts serviles, Comme un pays conquis transfigurer nos villes ;

Si bien les embellir, si bien les ravager. Que tout vieux citoyen s'y croit un étranger. Tous nos chers souvenirs, tous nos cultes intimes Se soldent, à vos yeux, par francs et par centimes.

Vous ne comprenez pas — on en sait les motifs — L'affreux deuil qui nous tient de ces manoirs chétifs Oui, nous avons eu, nous, nos maisons paternelles ; C'est un tort, je le sais, chez ces races nouvelles

Tous, depuis les plus fiers jusques aux plus obscurs, Nous avions un passe qui croule avec ces murs Tout fils de bonne mère est d'une souche antique Et peut de son berceau se faire une relique.

Ah ! pour tenir son cœur au sol enraciné. Pas n'est besoin d'avoir un donjon blasonné ; Il suffit, tout enfant, près de l'âtre qui brille, D'avoir vu pendre au mur un sabre de famille ;

Sur le même établi d'avoir, jusqu'à dix ans, Présenté leurs outils à de bons artisans ; Aidé parfois le père, heureux de son emplette, A charger d'un vieux livre une vieille tablette.

Et, dans le même coin, sur le même fauteuil, Grimpé sur les genoux de l'oncle ou de l'aïeul. Malheureux, sur ce sol qui tremble d'heure en heure. Malheureux qui s'attache à sa pauvre demeure !

Sous son rustique abri, notre vieux banc de bois N'est pas plus assuré que le trône des rois. Nul ne sait aujourd'hui, si petit qu'il se fasse, Quelle raison d'État se trame et le menace ;

Et nul ne peut jurer, chez ce peuple si fier, Qu'il couchera ce soir au même lit qu'hier. Sortez, déménagez, partez, la loi l'ordonne, Et rien n'appartient plus de nos jours à personne !

Ah ! que nous sommes loin de ces temps casaniers Où les rois respectaient la hutte des meuniers ! Où l'homme, qui chez lui voulait rester le maître Et préférait à l'or le foyer d'un ancêtre,

Trouvait, en s'obstinant, applaudi des railleurs, Des juges à Berlin… et quelquefois ailleurs. Chez nous, grâce aux clartés que le progrès apporte, Les choses, maintenant, se passent d'autre sorte :

Un affreux petit juif, jadis porte-haillons, Rêve de s'embellir de quelques millions ; Il avise un projet qui ne saurait déplaire, — Toujours dans l'intérêt et le vœu populaire ! —

Mais, d'abord, il lui faut sans trêve et sans débats Qu'on jette la moitié de votre ville à bas ; Il en tient dans sa caisse une autre toute prête. Donc que chacun se range et que rien ne l'arrête,

Et qu'un long boulevard à travers nos taudis S'ouvre aux heureux mortels jusqu'à son paradis. Alors, en un clin d'œil, comme des fourmilières, Surgiront les hôtels, les cités ouvrières,

Docks, opéras, jardins, bals et cafés chantants. Et des loyers gratis pour cent mille habitants. Advienne que pourra ! le neveu des prophètes A vendu son papier, et ses orges sont faites !

Or, à tant de bienfaits, dus au peuple romain, Si votre humble maison barre encor le chemin, Cessant de faire obstacle au bonheur de la foule, N'est-il pas, dites-moi, juste qu'elle s'écroule ?

Tant mieux si l'homme habile, épris du bien commun, Dans l'innocent trafic a gagné cent pour un. Si, pour mieux cheminer vers ses terrains prospères, Il a graissé la patte à quelques gros compères…

Respectez, citoyens, cet intérêt urgent, Et, payés bien ou mal, emportez votre argent ; D'un nouveau boulevard la cité s'est accrue, Trouvez un autre gîte ou couchez dans la rue.

Mais comment, — nous diront ceux qui n'ont pas le fil, — Comment, pourquoi, par qui tout cela se fait-il ? Moi, je suis ruiné ! — Tant pis… et tout s'explique Par ce mot consolant : utilité publique ;

Il fait naître le bien et l'agrément commun, Du total des ennuis qu'on impose à chacun. Comprenez-vous ? — Fort peu ; cependant je soupçonne Que tout ceci profite à plus d'une personne ;

On en glose, du moins, en cent mille façons ; Chacun a sa chronique et chacun ses leçons ; J'ai la mienne, fort drôle et qui vous fera rire ; Mais je me garderais, certes, d'en rien écrire !

Je sais ce qu'il en cuit d'un article malin : Je me tais… nous avons des juges à Berlin. Donc, ravagez en paix nos maisons et l'histoire ; Rien n'existait hier, avant vous, c'est notoire :

Sans berceau, sans aïeux, et sans passé connu, La France est tout entière un pays parvenu. Sur le sol, dans les lois, tout date, je suppose. Du jour où le hasard fit de vous quelque chose.

Tout est né d'aujourd'hui, villes, hameaux, chalets. Les fermes, les châteaux… et surtout les valets. Édiles ! reprenez nos cités par la base : Chacun hors de chez soi ! puis, faisons table rase !

Voyez dans quel taudis, pour en cire si vains, Logeaient nos vieux prévôts et nos vieux échevins ! Comment administrer du fond d'une masure ? Au luxe d'un consul son talent se mesure.

Sitôt qu'on a souci de se rendre immortel, Pour agrandir son âme on accroît son hôtel ; On abat le voisin. — Rangeons-nous, et silence ! Place au vieux jacobin qui devient excellence !

Puis il faut en finir : que les morts soient bien morts En abattant ces murs, on abat des remords ; L'un sent la royauté, l'autre la république ; On fit entre les deux un chemin très oblique ;

On peut, à chaque pas, dans ces vieilles maisons, Se heurter nez à nez avec ses trahisons. On n'aime pas à voir, ex-libéral austère, Son ancien club louchant près de son ministère.

Et, du haut d'un balcon d'or à quatre piliers. Le coin de rue où l'on décrotta les souliers. Et c'est pourquoi la France aux marteaux est livrée ; Du passé qu'on égorge on sonne la curée.

Partout, de mon village au centre de Paris, Je n'ai pu faire un pas sans heurter un débris. Ah ! du siècle, partout, le sol offre l'emblème : Le champ est le portrait du laboureur lui-même :

Chaque temple est pareil à sa divinité, L'âme du citoyen se peint dans la cité. Partout, c'est un amas de cendre et de décombres L'honneur, la foi, l'amour, laissent des vides sombres,

Comme ces vieux logis croulant sous les marteaux ; Tout s'en va, démoli par les instincts brutaux. D'ici, de là, peut-être, infirme et replâtrée, Une antique chapelle est parfois rencontrée ;

Mais tout auprès se dresse, impossible et sans art, Percé de mille trous quelque long mur blafard ; Tel, qu'on cherche, en voyant ce pastiche vulgaire, A quel vice banal on bâtit un repaire.

De ces plats bâtiments au front numéroté, J'exècre l'air de gêne et l'uniformité. Tout, par le temps qui court et l'esprit qui gouverne. Tout prend, sans qu'on y songe, un aspect de caserne ;

Pas un caprice heureux, rien d'architectural, Et tout semble aligné des mains d'un caporal. Jadis en nos manoirs, — hôtels, maisons étroites, — Je sais qu'on avait peu souci des lignes droites.

D'un art un peu fantasque on y suivait la loi, Mais c'était un art libre, et l'on était chez soi. Comme pour une armure et pour une bataille. Chacun se construisait sa demeure à sa taille ;

Le maître charbonnier et le puissant seigneur Étaient cuirassés là comme dans leur honneur, Sûrs qu'après eux le fils ou l'époux de la fille y vivraient dans le culte et les droits de famille,

Qu'on y garderait purs l'enseigne ou le blason… Et que Dieu seul pouvait briser une maison ! Mais, aujourd'hui, trottant sous la loi d'un concierge. On n'a plus de manoir, on demeure à l'auberge.

Peuple nomade ! un bail, qui dure longuement. Vit l'espace d'un deuil ou d'un gouvernement. A les voir, vos maisons, ces affreux phalanstères, On flaire un antre. ouvert à tous les adultères,

Où, sans pudeur, tout va, chez un peuple rampant. Suivant le bon plaisir du dernier occupant. Ces murs ont un visage impossible à décrire ; Ils s'éclairent le soir d'un étrange sourire ;

Le cœur est soulevé par ce honteux regard, Et l'on reconnaît vite à ce luxe, à ce fard, A ce balcon doré qui regarde en coulisse. Tout un monde élégant… inscrit à la police.

Tout porte le cachet de ce monde suspect ; L'air de ces monuments repousse le respect. Il semble que Paris s'attife et se déploie Pour les yeux des laquais et des filles de joie.

Donc, reprenez le pic, au nom de l'avenir, Maçons, et faites brèche à tout grand souvenir ; Et qu'on ouvre, à travers nos maisons éventrées, A ce peuple fringant, de plus larges entrées.

Qu'un long flot d'étrangers, planteurs, lords et boyards. Gonflé de fange et d'or, coule en nos boulevards ; Faites de ce Paris, centre des vieilles Frondes, Un lupanar ouvert aux vices des deux mondes.

Et nous, gens de province, et nous, peuple mouton, Dans l'antre de la louve allons prendre le ton. Démolir, rebâtir, gâcher, c'est une rage Qui, de Paris, s'infiltre au plus mince village.

Tout, églises, châteaux, cloîtres, tombeaux, rempart, Tout croule et tout s'allonge et devient boulevard. Sur ses douze maisons mon hameau fait main basse Pour élargir sa rue où personne ne passe.

Le plus petit préfet, avec acharnement, Du Louvre de l'endroit poursuit l'achèvement, Tout fier s'il peut laisser, quand son mandat expire, A son département la dette d'un empire.

Je ne me plaindrais pas, si ce luxe indigent Ne faisait parmi nous de tort qu'à notre argent ; Si la fierté, le droit, l'horreur des injustices, Avaient plus large place en vos longues bâtisses,

Et si Dieu se trouvait plus noblement servi Sur cet autel repeint dont le suisse est ravi. A-t-on su mieux pourvoir à la chose publique Dans les villes de marbre ou dans celles de brique ?

N'aurons-nous, en retour de nos toits saccagés, Que l'honneur de servir des maîtres mieux logés ? Le monde a déjà vu — j'écarte cet augure — Ce qu'on gagne à changer en palais sa masure,

A quel prix, pour les mœurs et pour les volontés, Le luxe impitoyable envahit les cités, Quand un pays n'est plus que le temple d'un homme, Quand la plèbe et César se caressaient dans Rome

Et s'offraient l'un à l'autre, entourés de flatteurs. Des cirques, des palais et des gladiateurs. Oui, dans ces temps hideux qu'on exhume et qu'on loue. Les murs étaient de marbre… et les âmes de boue.

Et sur ce marbre encore, à grands frais tourmenté. Si la richesse éclate, il manque la beauté. La Muse n'a souri, de l'Illyssus au Tibre, Qu'aux pieux monuments nés dans un siècle libre.

Un peuple, dont l'honneur court tous ces vils hasards, Indifférent aux dieux, est inhabile aux arts. En vain je cherche une âme à tous ces édifices : Aucun art sérieux et beaucoup d'artifices,

Rien qui parle à l'esprit, rien de fort, d'émouvant. De la dorure, un air de théâtre en plein vent. Un agrément pareil à ce charme équivoque Qui s'adresse à la chair et que la chair provoque.

Mais toutes ces laideurs, mille autres qui naîtront. Portent les mots : fragile et provisoire au front ; A ces énormités la solidité manque : Un souffle emportera baraque et saltimbanque.

Jamais de son respect, à la fin baptisés. Le temps ne sacrera ces murs improvisés ; Sur ces trottoirs hantés par les louves nocturnes Jamais la grande histoire, avec ses hauts cothurnes,

Ne voudra faire un pas entre ces oripeaux Et recueillir un nom chez ces peuples troupeaux ; Jamais votre âge impur, de quel mot qu'il s'appelle, N'aura son Parthénon ni sa Sainte-Chapelle,

Et, dans l'art qui couronne ou construit la cité, Rien ne remplacera Dieu ni la liberté.

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