Chers petits, qui voulez me suivre Lorsque je m’embarque à tout vent, Vous sans qui je ne puis pas vivre Et que je quitte si souvent !
Après notre adieu triste et tendre, Lorsque vous rêvez entre vous, Vous dites, cherchant à comprendre : « Où va donc le père sans nous ? »
Chers bien-aimés, quand je vous laisse, Quand je fuis la chère maison, Ce n’est ni plaisir ni richesse Que je poursuis à l’horizon.
Nul rêve d’un sort plus prospère, Rien que l’inflexible devoir, N’arrache ainsi votre vieux père À vos baisers de chaque soir.
Sans prendre garde à ma souffrance Et sans nulle pitié pour moi, Dans le grand conseil de la France On m’a mis… je ne sais pourquoi !
Si c’est, mon Dieu ! parce que j’aime Sa grandeur et sa liberté, Le poids de cet honneur suprême, Je l’ai peut-être mérité.
Je n’ai pu combattre pour elle ; C’est là ce qui valait le mieux. Hélas ! pour venger sa querelle Je suis infirme et je suis vieux !
Mais chacun lutte à sa manière Pour la cause qu’il doit servir. Les lois, je ne sais pas les faire, Et j’aime mieux leur obéir.
Je sais peut-être comme on darde En face, à l’ennemi vainqueur, Un mot qui s’enfonce et qu’il garde Sans pouvoir l’ôter de son cœur.
La haine, à défaut du génie, M’arma du trait juste et malin ; Et je sais que mon ironie Les irrite encore à Berlin.
Je sais qu’excitant l’espérance, Lus dans nos plus humbles cantons, Mes vers ont, au nom de la France, Fait pleurer les soldats bretons ;
Que, dans nos revers pleins de gloire, Pour entretenir sa vigueur, Maint fils du Rhône ou de la Loire Se les est récités par cœur.
D’autres sont orateurs sublimes ; J’ai rêvé de moindres emplois. Pourquoi donc m’ôter à mes rimes ? Assez de gens feront les lois !
Et cependant, puisqu’on m’invite À des maux qu’il faut partager, Oublions tout et partons vite ; Restons autant que le danger.
C’est pourquoi de ces deux années Vous eûtes de si faibles parts ; Pourquoi dans ces tristes journées, À peine arrivé, je repars.
C’est ainsi que je vous délaisse, Mes chers petits, mes seuls amours, Que je passe au loin ma vieillesse, Sans vous embrasser tous les jours.
Mon esprit s’éteint, mon cœur s’use Loin de vous et loin du soleil ; Et, certes, ce n’est pas la Muse Qui m’ôte ainsi force et sommeil !
De l’arène retentissante Où j’entends ces fauves clameurs, La Muse, hélas ! est bien absente… Ce n’est pas d’elle que je meurs !
Je succombe à de vieilles peines, Aux regrets, aux espoirs trahis ; Mon sang est sorti de mes veines Par les blessures du pays.
Je suis las, caduc avant l’âge ; Dieu seul pourrait me ranimer. Mon cœur, sans lutter davantage, N’a plus que la force d’aimer.
Les branches du vieux sycomore Se brisent de tous les côtés, Et mes jours, s’il m’en reste encore, Un par un sont déjà comptés.
Que puis-je, à cette heure dernière, Contre les destins en courroux ?… Mais je suis toujours votre père, Et je veux finir près de vous.
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