Skip to content
1873

A GRETCHEN

Victor LAPRADE

Gretchen, pensive à sa fenêtre, Effeuille poétiquement Une fleur du Rhin allemand Et rêve à son seigneur et maître.

Docteur ou prince palatin, Fritz ou Faust, il est en campagne ; Il a fait son petit butin Dans la Bourgogne et la Champagne.

Gretchen, la belle aux cheveux d'or, Vient d'écrire, et sa main savante. Sa main que l'encre tache encor, A cité Schiller, Goethe, Dante ;

Prouvant qu'on ne saurait ailleurs Que dans la vieille Germanie Trouver l'amour vrai dans les cœurs, Dans les cerveaux le vrai génie.

Maintenant, savez-vous pourquoi, Sa douce lettre étant écrite. Elle interroge avec émoi L'oracle d'une marguerite ?

La fleur lui dit si son amant, Dans les châteaux qu'il déménage, Lui fait bonne part du pillage… Un peu, beaucoup, énormément !

Fritz n'a pas des instincts féroces, Gretchen n'a pas les doigts fripons ; Mais il faut encor des jupons A son mince trousseau de noces.

Elle voudrait, pour les grands jours, Quelques fins mouchoirs de batiste ; Les dentelles sur le velours Font très bien… Gretchen est artiste.

Une perle d'un certain prix Manque à son tortil de baronne ; On peut la trouver dans Paris… Cette exécrable Babylone !

Oui, blonde Gretchen, vous aurez Plus que Fritz n'ose vous promettre, Tous les trésors énumérés Dans le pathos de votre lettre.

Vos princes, vos héros germains Savent user de leurs victoires ; Ils ont pris de leurs nobles mains Notre linge dans nos armoires.

Calicot, batiste et linon, Tout a passé chez leurs payses ; Les payses n'ont pas dit non… Gretchen, vous portez nos chemises !

Pour une femme de la cour, Franchement, vous n'êtes pas fière, Gretchen ! Margot la vivandière Entend mieux l'honneur et l'amour.

Si le sapeur, qui la courtise. Lui disait, las de trop souffrir : « Belle Margot, pour vous l'offrir J'ai pris à Gretchen sa chemise. »

Tout irait mal, j'en ai grand'peur ; Et Margot, couleur de l'aurore, Gratifierait le beau sapeur D'un soufflet rapide et sonore.

Nos femmes à nous, Dieu merci, Ont le cœur plus haut que les vôtres Et ne consentent pas ainsi A porter les nippes des autres.

Jamais grisettes de Paris N'ont écrit en Saxe, en Thuringe, Pour prier amants ou maris De vous dérober votre linge.

Car nous avons aussi — pardon Au graff, au margraff, vos ancêtres — Dormi chez vous sous l'édredon Et parlé, quelquefois, en maîtres.

Nous avons doucement passé Dans vos manoirs quelques années, Et, dit-on, nous avons laissé Vos jupes un peu chiffonnées.

Du moins nous ne les volions pas. Et vous n'avez pas porté plainte. Vous avez reçu sans contrainte Les honneurs dus à vos appas.

Ceci, généreuse Allemande, Soit dit sans vous donner du noir : Ce n'est pas qu'on vous redemande Fichu, camisole, peignoir !

Gardez à jamais, nobles dames, Nos rubans, nos chapeaux fanés ; Si nous les rapportions, nos femmes Nous les jetteraient par le nez.

Et, d'ailleurs, une paix loyale Éteint tous nos ressentiments… Continuez, bons Allemands, A salir notre linge sale.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
A GRETCHEN · Victor LAPRADE · Poetry Cove