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1830

SUITE DE JÉHOVAH

Alphonse LAMARTINE

Heureux l'œil éclairé de ce jour sans nuage, Qui partout ici-bas le contemple et le lit ! Heureux le cœur épris de cette grande image, Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !

Ah ! pour celui-là seul la nature est sans ombre ! En vain le temps se voile et recule les cieux, Le ciel n'a point d'abîme et le temps point de nombre, Qui le cache à ses yeux !

Pour qui ne l'y voit pas tout est nuit et mystères, Cet alphabet de feu dans le ciel répandu Est semblable pour eux à ces vains caractères Dont le sens, s'ils en ont, dans les temps s'est perdu !

Le savant sous ses mains les retourne et les brise Et dit : Ce n'est qu'un jeu d'un art capricieux ; Et cent fois en tombant ces lettres qu'il méprise D'elles-même ont écrit le nom mystérieux !

Mais cette langue en vain par les temps égarée, Se lit hier comme aujourd'hui ; Car elle n'a qu'un nom sous sa lettre sacrée : Lui seul ! lui partout ! toujours lui !

Qu'il est doux pour l'âme qui pense Et flotte dans l'immensité Entre le doute et l'espérance, La lumière et l'obscurité,

De voir cette idée éternelle Luire sans cesse au-dessus d'elle, Comme une étoile aux feux constants, La consoler sous ses nuages

Et lui montrer les deux rivages Blanchis de l'écume du temps ! En vain les vagues des années Roulent dans leur flux et reflux

Les croyances abandonnées Et les empires révolus ! En vain l'opinion qui lutte Dans son triomphe ou dans sa chute

Entraîne un monde à son déclin ; Elle brille sur sa ruine, Et l'histoire qu'elle illumine Ravit son mystère au destin !

Elle est la science du sage, Elle est la foi de la vertu ! Le soutien du faible, et le gage Pour qui le juste a combattu !

En elle la vie a son juge Et l'infortune son refuge, Et la douleur se réjouit. Unique clef du grand mystère,

Ôtez cette idée à la terre Et la raison s'évanouit ! Cependant le monde qu'oublie L'âme absorbée en son auteur,

Accuse sa foi de folie Et lui reproche son bonheur, Pareil à l'oiseau des ténèbres Qui, charmé des lueurs funèbres.

Reproche à l'oiseau du matin De croire au jour qui vient d'éclore Et de planer devant l'aurore Enivré du rayon divin !

Mais qu'importe à l'âme qu'inonde Ce jour que rien ne peut voiler ! Elle laisse rouler le monde Sans l'entendre et sans s'y mêler !

Telle une perle de rosée Que fait jaillir l'onde brisée Sur des rochers retentissants, Y sèche pure et virginale,

Et seule dans les cieux s'exhale Avec la lumière et l'encens !

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