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1823

LE PASSÉ

Alphonse LAMARTINE

Arrêtons-nous sur la colline À l’heure où, partageant les jours, L’astre du matin qui décline Semble précipiter son cours.

En avançant dans sa carrière, Plus faible il rejette en arrière L’ombre terrestre qui le suit ; Et de l’horizon qu’il colore

Une moitié le voit encore, L’autre se plonge dans la nuit. C’est l’heure où, sous l’ombre inclinée, Le laboureur, dans le vallon,

Suspend un moment sa journée, Et s’assied au bord du sillon ; C’est l’heure où, près de la fontaine, Le voyageur reprend haleine

Après sa course du matin ; Et c’est l’heure où l’âme qui pense Se retourne, et voit l’Espérance Qui l’abandonne en son chemin.

Ainsi notre étoile pâlie, Jetant de mourantes lueurs Sur le midi de notre vie, Brille à peine à travers nos pleurs.

De notre rapide existence L’ombre de la mort qui s’avance Obscurcit déjà la moitié ; Et près de ce terme funeste,

Comme à l’aurore, il ne nous reste Que l’Espérance et l’Amitié. Ami qu’un même jour vit naître, Compagnon depuis le berceau,

Et qu’un même jour doit peut-être Endormir au même tombeau, Voici la borne qui partage Ce douloureux pèlerinage

Qu’un même sort nous a tracé : De ce sommet qui nous rassemble, Viens, jetons un regard ensemble Sur l’avenir et le passé.

Repassons nos jours, si tu l’oses ! Jamais l’espoir des matelots Couronna-t-il d’autant de roses Le navire qu’on lance aux flots ?

Jamais d’une teinte plus belle L’aube en riant colora-t-elle Le front rayonnant du matin ? Jamais, d’un œil perçant d’audace,

L’aigle embrassa-t-il plus d’espace Que nous en ouvrait le destin ? En vain, sur la route fatale Dont les cyprès tracent le bord,

Quelques tombeaux par intervalle Nous avertissaient de la mort ; Ces monuments mélancoliques, Nous semblaient, comme aux jours antiques,

Un vain ornement du chemin ; Nous nous asseyions sous leur ombre, Et nous rêvions des jours sans nombre Hélas ! entre hier et demain !

Combien de fois, près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts !

Combien de fois la barque errante Berça sur l’onde transparente Deux couples par l’amour conduits, Tandis qu’une déesse amie

Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits ! Combien de fois, dans le délire Qui succédait à nos festins,

Aux sons antiques de la lyre, J’évoquai des songes divins ! Aux parfums des roses mourantes, Aux vapeurs des coupes fumantes,

Ils volaient à nous tour à tour, Et sur leurs ailes nuancées Égaraient nos molles pensées Dans les dédales de l’amour !

Mais, dans leur insensible pente, Les jours qui succédaient aux jours Entraînaient comme une eau courante Et nos songes et nos amours.

Pareil à la fleur fugitive Qui du front joyeux d’un convive Tombe avant l’heure du festin, Ce bonheur que l’ivresse cueille,

De nos fronts tombant feuille à feuille, Jonchait le lugubre chemin. Et maintenant, sur cet espace Que nos pas ont déjà quitté,

Retourne-toi ; cherchons la trace De l’amour, de la volupté. En foulant leurs rives fanées, Remontons le cours des années,

Tandis qu’un souvenir glacé, Comme l’astre adouci des ombres, Éclaire encor de teintes sombres La scène vide du passé.

Ici, sur la scène du monde Se leva ton premier soleil. Regarde : quelle nuit profonde A remplacé ce jour vermeil !

Tout sous les cieux semblait sourire : La feuille, l’onde, le zéphire, Murmuraient des accords charmants. Écoute : la feuille est flétrie ;

Et les vents sur l’onde tarie Rendent de sourds gémissements. Reconnais-tu ce beau rivage, Cette mer aux flots argentés,

Qui ne fait que bercer l’image Des bords dans son sein répétés ? Un nom chéri vole sur l’onde !… Mais pas une voix qui réponde,

Que le flot grondant sur l’écueil. Malheureux ! quel nom tu prononces ! Ne vois-tu pas parmi ces ronces Ce nom gravé sur un cercueil ?…

Plus loin, sur la rive où s’épanche Un fleuve épris de ces coteaux, Vois-tu ce palais qui se penche, Et jette une ombre au sein des eaux ?

Là, sous une forme étrangère, Un ange exilé de sa sphère D’un céleste amour t’enflamma. Pourquoi trembler ? quel bruit t’étonne ?

Ce n’est qu’une ombre qui frissonne Aux pas du mortel qu’elle aima. Hélas ! partout où tu repasses, C’est le deuil, le vide ou la mort ;

Et rien n’a germé sur nos traces Que la douleur ou le remord. Voilà ce cœur où ta tendresse Sema des fruits que ta vieillesse,

Hélas ! ne recueillera pas : Là l’oubli perdit ta mémoire ; Là l’envie étouffa ta gloire ; Là ta vertu fit des ingrats.

Là l’Illusion éclipsée S’enfuit sur un nuage obscur ; Ici l’Espérance lassée Replia ses ailes d’azur.

Là, sous la douleur qui le glace, Ton sourire perdit sa grâce, Ta voix oublia ses concerts ; Tes sens épuisés se plaignirent,

Et tes blonds cheveux se teignirent Au souffle argenté des hivers. Ainsi des rives étrangères Quand l’homme, à l’insu des tyrans,

Vers la demeure de ses pères Porte en secret ses pas errants, L’ivraie a couvert ses collines, Son toit sacré pend en ruines,

Dans ses jardins l’onde a tari ; Et, sur le seuil qui fut sa joie, Dans l’ombre un chien féroce aboie Contre les mains qui l’ont nourri.

Mais ces sens qui s’appesantissent, Et du temps subissent la loi, Ces yeux, ce cœur, qui se ternissent, Cette ombre enfin, ce n’est pas toi.

Sans regret, au flot des années Livre ces dépouilles fanées Qu’enlève le souffle des jours, Comme on jette au courant de l’onde

La feuille aride et vagabonde Que l’onde entraîne dans son cours ! Ce n’est plus le temps de sourire. À ces roses de peu de jours,

De mêler au son de la lyre Les tendres soupirs des Amours ; De semer sur des fonds stériles Ces vœux, ces projets inutiles,

Par les vents du ciel emportés, À qui le temps qui nous dévore Ne donne pas l’heure d’éclore Pendant nos rapides étés.

Levons les yeux vers la colline Où luit l’étoile du matin ; Saluons la splendeur divine Qui se lève dans le lointain.

Cette clarté pure et féconde Aux yeux de l’âme éclaire un monde Où la foi monte sans effort. D’un saint espoir ton cœur palpite :

Ami, pour y voler plus vite, Prenons les ailes de la Mort. En vain, dans ce désert aride, Sous nos pas tout s’est effacé.

Viens : où l’éternité réside, On retrouve jusqu’au passé. Là sont nos rêves pleins de charmes, Et nos adieux trempés de larmes,

Nos vœux et nos soupirs perdus. Là refleuriront nos jeunesses ; Et les objets de nos tristesses À nos regrets seront rendus.

Ainsi, quand les vents de l’automne Ont dissipé l’ombre des bois, L’hirondelle agile abandonne Le faîte du palais des rois :

Suivant le soleil dans sa course, Elle remonte vers la source D’où l’astre nous répand les jours, Et sur ses pas retrouve encore

Un autre ciel, une autre aurore, Un autre nid pour ses amours. Ce roi dont la sainte tristesse Immortalisa les douleurs,

Vit ainsi sa verte jeunesse Se renouveler sous les pleurs. Sa harpe, à l’ombre de la tombe, Soupirait comme la colombe

Sous les verts cyprès du Carmel ; Et son cœur, qu’une lampe éclaire, Résonnait comme un sanctuaire Où retentit l’hymne éternel.

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