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1820

LA PROVIDENCE À L’HOMME

Alphonse LAMARTINE

Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence ! Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits ! Tu peux fermer tes yeux à la magnificence Des dons que je t’ai faits !

Tu n’étais pas encor, créature insensée, Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ; Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée Te portait dans son sein.

Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ; Je préparais les temps selon ma volonté. Enfin ce jour parut ; je dis : Nais pour ma gloire Et ta félicité !

Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente, Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ; J’échauffai de tes sens la séve languissante Des feux de mon regard.

D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ; Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour. J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle Où se peignit le jour.

Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée, Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison : Tu pensas ; la parole acheva ta pensée, Et j’y gravai mon nom.

En quel éclatant caractère Ce grand nom s’offrit a tes yeux ! Tu vis ma bonté sur la terre, Tu lus ma grandeur dans les cieux !

L’ordre était mon intelligence ; La nature, ma providence ; L’espace, mon immensité ! Et, de mon être ombre altérée,

Le temps te peignit ma durée, Et le destin, ma volonté ! Tu m’adoras dans ma puissance, Tu me bénis dans ton bonheur,

Et tu marchas en ma présence Dans la simplicité du cœur ; Mais aujourd’hui que l’infortune A couvert d’une ombre importune

Ces vives clartés du réveil, Ta voix m’interroge et me blâme, Le nuage couvre ton âme, Et tu ne crois plus au soleil.

« Non, tu n’es plus qu’un grand problème Que le sort offre à la raison ; Si ce monde était son emblème, Ce monde serait juste et bon. »

Arrête, orgueilleuse pensée ! À la loi que je t’ai tracée Tu prétends comparer ma loi ? Connais leur différence auguste :

Tu n’as qu’un jour pour être juste ; J’ai l’éternité devant moi ! Quand les voiles de ma sagesse À tes yeux seront abattus,

Ces maux dont gémit ta faiblesse Seront transformés en vertus. De ces obscurités cessantes Tu verras sortir triomphantes

Ma justice et ta liberté : C’est la flamme qui purifie Le creuset divin où la vie Se change en immortalité !

Mais ton cœur endurci doute et murmure encore : Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés, Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore De l’éternelle aurore

Les célestes clartés ! Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure, Suffit pour te guider en ce terrestre lieu : Regarde qui je suis, et marche sans murmure,

Comme fait la nature Sur la foi de son Dieu. La terre ne sait pas la loi qui la féconde : L’Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,

Sait-il comment, au gré du nocturne croissant, De sa prison profonde La mer vomit son onde, Et des bords qu’elle inonde

Recule en mugissant ? Ce soleil éclatant, ombre de la lumière, Sait-il où le conduit le signe de ma main ? S’est-il tracé lui-même un glorieux chemin ?

Au bout de sa carrière, Quand j’éteins sa lumière, Promet-il à la terre Le soleil de demain ?

Cependant tout subsiste et marche en assurance. Ma voix chaque matin réveille l’univers ; J’appelle le soleil du fond de ses déserts : Franchissant la distance,

Il monte en ma présence, Me répond, et s’élance Sur le trône des airs ! Et toi, dont mon souffle est la vie,

Toi, sur qui mes yeux sont ouverts, Peux-tu craindre que je t’oublie, Homme, roi de cet univers ? Crois-tu que ma vertu sommeille ?

Non, mon regard immense veille Sur tous les mondes à la fois ! La mer qui fuit a ma parole, Ou la poussière qui s’envole,

Suivent et comprennent mes lois. Marche au flambeau de l’espérance Jusque dans l’ombre du trépas, Assuré que ma providence

Ne tend point de piége à tes pas ! Chaque aurore la justifie, L’univers entier s’y confie, Et l’homme seul en a douté !

Mais ma vengeance paternelle Confondra ce doute infidèle Dans l’abîme de ma bonté.

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