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1839

FRAGMENT BIBLIQUE

Alphonse LAMARTINE

L'astre des nuits à peine a fini sa carrière ! Et déjà le sommeil a fui de ma paupière ! O nuit ! ô doux sommeil ! tout ressent vos bienfaits ! Hélas ! et mes yeux seuls ne les goûtent jamais !

Toi que j'invoque en vain, toi dont la main puissante A semé de ces feux la voûte éblouissante, Toi, de qui la parole a formé les humains, Pour servir de jouet à tes divines mains,

O Dieu ! si de ce trône, ardent, inaccessible, Où se cache à nos yeux ta majesté terrible, Tu daignes abaisser tes regards jusqu'à nous, Vois une amante en pleurs tombant à tes genoux !

Vois ce cœur déchiré qui tremble et qui t'implore Au pied du tabernacle où tu veux qu'on l'adore, T'offrir, sans se lasser de tes cruels refus, Des vœux toujours soumis et jamais entendus !

Vois en pitié ce peuple accablé de misère. Vois en pitié ce roi que poursuit ta colère ! A ce peuple abattu, rends ta gloire, Seigneur ! Rends ta force à Saül ! et David à mon cœur !

Quoi ! le ciel aurait-il écouté ma prière ? Ma prière a rendu ma douleur moins amère ! Il semble qu'en mon cœur une invisible main Verse un baume inconnu qui rafraîchit mon sein !

Quel pouvoir assoupit le feu qui me dévore ? Est-ce un premier regard de ce Dieu que j'implore ? Est-ce un rayon d'espoir qui descend dans mon cœur ? Mais pour moi l'espérance, hélas ! n'est qu'une erreur.

O David ! que fais-tu ? Dans quel climat barbare Gémis-tu, loin de moi, du sort qui nous sépare ? Quels monts ou quels rochers cachent tes tristes jours ? Dans quels déserts languit l'objet de mes amours ?

Seul, au fond des forêts, peut-être à la même heure, Il lève au ciel ses mains, il m'appelle, il me pleure ! Il pleure ! et nos soupirs, autrefois confondus, Emportés par les vents, ne se répondent plus !

Ah ! pour moi, jusqu'au jour où la main de mon père, Aura fermé mes yeux, lassés de la lumière, Redemandant David, et lui tendant les bras, Mes yeux de le pleurer ne se lasseront pas !

Épouse de David ! que le Dieu de nos pères. Vous comble dans ce jour de ses bontés prospères ! Pourquoi me parlez-vous des bontés du Seigneur ? Je n'ai depuis longtemps connu que ses rigueurs !

Le Seigneur est sévère, et n'est pas inflexible : Aux cris de l'innocence il se montre sensible ; Il abat, il relève, il console, il punit ; Tel aujourd'hui l'accuse et demain le bénit.

J'adore sa justice et ne puis la comprendre. La voix d'un cœur brisé n'a pu se faire entendre ; Il m'a ravi la joie, et la tombe aujourd'hui Est le dernier bienfait que j'attende de lui.

Mais, si ce Dieu, ma sœur, lassé de sa colère, Jetait sur Israël un regard moins sévère ? S'il désarmait son bras ! s'il ramenait à nous Le vengeur de Juda, mon espoir, votre époux ?

Si David !… Ah ! cruel ! quel est donc ce langage ? Pourquoi d'un tel bonheur me rappeler l'image ? Arraché de mes bras depuis un si long temps

David est-il encore au nombre des vivans ? Eh bien ! apprenez donc le sujet de ma joie, Il vit !… Il vit ! ô ciel !

Et Dieu vous le renvoie ! Est-il vrai ? quoi ? David ?— Ne me trompez-vous pas ? Je reverrais David ? David est dans tes. bras !

Dieu ! n'est-ce point un songe ? Est-il vrai que je veille ! David ! quoi ? c'est sa voix qui frappe mon oreille ? Je le vois, je le touche ? — Oh ! Dieu qui me le rends Ah ! laisse-moi mourir dans ses embrassemens !

Une secondé fois, s'il faut que je la pleure ! Dieu qui vois mon délire, ô Dieu ! fais que je meure ! Non, rien ne saurait plus l'arracher de tes bras ! Non : nous mourrons ensemble, où je suivrai tes pas !

Mais parle ! qu'as-tu fait ? dans quel climat sauvage As-tu caché tes jours, pendant ce long veuvage ? Quel Dieu te protégea ? quel Dieu t'a ramené ? Hélas ! traînant partout mon sort infortuné,

Quels bords n'ont pas été témoins de ma misère ? J'ai porté ma fortune aux deux bouts de là terre. D'abord, loin des humains, seul avec ma douleur, J'ai cherché les déserts et j'aimais leur horreur ;

Des profondes forêts j'aimais lès vastes ombres ; Les monts et les rochers et leurs cavernes sombres M'ont vu pendant deux ans troubler leur triste paix, Disputer un asile aux monstres des forêts ;

Arracher aux lions leur dépouille sanglante, Et me nourrir comme eux d'une chair palpitantes Du moins lorsque la nuit enveloppait les cieux, Je gravissais les monts qui dominaient ces lieux,

Et, parcourant de loin cette immense étendue, Je revoyais la terre à mes yeux si connue ; La lune, me prêtant ses paisibles clartés, Me montrait ces vallons par mon peuple habités,

La plaine où tant de gloire illustra mon jeune âge, ; Et du fleuve sacré le paisible rivage ; Sur son cours fortuné j'attachais mes regards, Et mes yeux de Sion distinguaient les remparts !

— Voilà Sion ! disais-je. Et-voilà la demeure Où soupire Micol, où Jonathas me pleure ! Tout ce qui me fut cher habite dans ces lieux ! — Et je ne pouvais plus en détacher mes yeux.

Enfin, las de traîner ma honteuse existence, Dans mes oisives mains je ressaisis ma lance, Et brûlant de trouver un illustre trépas, J'allai chercher la mort au milieu des combats ;

J'allai chercher la mort ! Je rencontrai la gloire ! Je volai, comme ici, de victoire en victoire ; Plus d'un peuple étonné me demanda pour roi : J'ai préféré mourir à régner loin de toi !

Et je reviens enfin, à mes sermens fidèle, Vaincre pour ma patrie ou tomber avec elle ! Mais sais-tu ? Je sais tout et ne redoute rien :

Ce bras est votre appui, mon Dieu sera le mien. Mais Saül ? Ses malheurs l'auront changé peut-être. Fuis, les momens sont chers et le roi va paraître !

Que ce bocage épais te dérobe à ses yeux ! Après tant d'infortune, attendons tout des cieux ! L'ombre fuit, et la terre a salué l'aurore. Quand le Dieu d'Israël me regardait encore,

Chaque jour m'annonçait un bienfait du Seigneur, Chaque jour maintenant m'apporte son malheur ! Quand le flambeau des cieux va finir sa carrière Je crains l'ombre : il revient, et je hais sa lumière !

Mais qui cache aujourd'hui son disque pâlissant ? O ciel ! il s'est voilé d'un nuage sanglant ! D'une clarté livide il couvre la nature ! Voyez les eaux, le ciel, les rochers, la verdure, ,

Tout ne se peint-il pas d'une horrible couleur ? Soleil, je te comprends, et je frémis d'horreur ! Mon père, calmez-vous ! Jamais, sur la nature, L'aurore n'a paru plus sereine et plus pure.

O mon roi ! quel prestige a fasciné vos yeux ? Jamais un jour plus beau n'a brillé dans les cieux. Qui me soulagera du poids de ma Vieillesse ? Hélas ! qui me rendra les jours de ma jeunesse ?

Aux plaines de Gessen qui conduira mes pas ? Qui me rendra ma force au milieu des combats ? Qui me rendra ces jours où ma terrible épée Brillait comme l'éclair au fort de la mêlée ?

Où, comme un vil troupeau dispersé devant nous , Le superbe étranger embrassait nos genoux ? Autrefois tous mes jours se levaient sans nuage ! Tel qu'un jeune lion amoureux du carnage ,

Chaque jour j'attaquais un ennemi nouveau, Chaque jour m'apportait un triomphe plus beau ! Israël reposait à l'ombre de mes tentes ; Je chargeais ses autels de dépouilles sanglantes !

Et le peuple de Dieu, couronnant son vengeur, Disait : Gloire à Saül ! et moi : Gloire au Seigneur ! Et maintenant, qui suis-je ? Une ombre de moi-même ; Un roi qu'on abandonne à son heure suprême !

Combattant vainement cette fatalité, Ce pouvoir inconnu dont je suis agité. Persécuté, puni ; sans connaître mon crime, Par une main de fer entraîné dans l'abîme,

Triste objet de pitié, de mépris ou d'effroi, L'esprit du Dieu vivant s'est séparé de moi ! O mon père ! éloignez cette horrible pensée ! Rappelez, ô mon roi, votre vertu passée !

Soyez toujours Saül ! Qu'Israël aujourd'hui Retrouve en vous son roi, son Vengeur, son appui. Ramenez la fortune au bruit de votre gloire. Malheureux ! Est-ce à moi de parler de victoire ?

Va, loin des cheveux blancs la victoire s'enfuit ! Des bonheurs d'ici-bas la vieillesse est la nuit ! Ce bras est impuissant à sauver ma couronne ; Dieu la mit sur mon front, mais ce Dieu m'abandonne ;

Et partout un abîme est ouvert sous mes pas ! Nous fléchirons le ciel ! On ne le fléchit pas. Inexorable au gré de son ordre suprême,

Il conduit les mortels, les peuplés, les rois même ; Aveugles instrumens de ses secrets desseins, Tout tremble devant nous ; nous tremblons dans ses mains. Sous les doigts du potier, l'argile est moins soumise,

Et Dieu, quand il lui plaît, nous rejette et nous brise. Il m'a brisé, mon fils ! J'ai régné, j'ai vécu ! Bientôt ma race et moi, nous aurons disparu ! D'où vous vient, ô mon roi ! cet effrayant augure ?

Ah ! je lis mon arrêt sur toute la nature ! Un fantôme implacable agite mon sommeil, Un fantôme implacable assiège mon réveil : Mille songes affreux, sans liaison, sans suite,

Sont présens à toute heure à mon ame interdite ; Un jeune homme expirant sous un coup inhumain ! — Un vieillard malheureux se perçant de sa main ! — Un trône en poudre, — un roi dont le destin s'achève ;

— Un autre qui s'éteint, — un autre qui se lève, — De la joie et du sang ! — un triomphe ! — un cercueil ! — Et des chants de victoire ! et des accens de deuil ! Ce désordre confus et ces sombres images,

Peut-être du sommeil sont-ils les vains ouvrages ! J'ai fait, pour les lier, des efforts superflus : Mon fils, depuis long-temps Dieu ne m'éclaire plus ! Demandez-lui, Seigneur, sa force et sa lumière !

Espérez tout de lui ! Que veux-tu que j'espère ? Où sont mes défenseurs ? où sont mes compagnons ? Le glaive a moissonné leurs vaillans bataillons !

Au milieu des combats, ils sont tombés sans vie : Je foule leur poussière et je leur porte envie ! Ils sont morts sans leur frère en vengeant leur pays ! C'est moi qu'il faut pleurer, puisque je leur survis !

Quel appui, Dieu puissant, reste-t-il à ta cause ? Sur quel héros faut-il. que mon bras se repose ? Un vieillard, un enfant, une femme et des pleurs, Voilà donc mon espoir ! voilà donc les vengeurs !

Il en restait un autre ! Et qui donc ? O mon père ! N'aviez-vous pas deux fils ? n'avais-je pas un frère ?

Que dites-vous ? ô ciel ! oh ! regrets superflus ! Oui, David fut mon fils ; hélas ! il ne l'est plus, David n'est plus mon fils ! Ah ! s'il l'était encore ! S'il entendait la voix du vieillard qui l'implore !

Si le Seigneur pour nous armait encor sa main De la foudre sacrée ou d'un glaive divin ! Il rendrait à mes sens la force et la lumière, Et l'ennemi tremblant, couché dans la poussière^

Sous nos coups réunis tomberait aujourd'hui ! Car David est ma force, et Dieu marche avec lui. Mais j'ai brisé moi-même un appui si fidèle ! C'est par des attentats que j'ai payé son zèle ;

David n'est plus mon fils ! je l'ai trop outragé ! Si mon malheur le venge, il est assez vengé ! A ce héros, Seigneur, rendez plus de justice ! Ah ! s'il savait son prince au bord du précipice,

Ce héros généreux viendrait, n'en doutez pas, Se venger de vos torts en vous offrant son bras ! Ah ! tu dis vrai, peut-être ! Oui, ce cœur magnanime Est fait pour concevoir un dessein si sublime !

Mais séparé de nous, au fond de ses déserts, Il n'a point entendu le bruit de nos revers ! Il ne reviendra pas me ramener ma gloire ! Eh bien ! Seigneur, eh bien ! ce que vous n'osez croire,

Ce fils reconnaissant pour vous l'a déjà fait. Oh ciel Oui, de ces lieux s'approchant en secret, David, humble et tremblant, attend dans le silence

Que son père et son roi l'admette en sa présence, Quoi ! David ? Oui, David, en ce danger pressant, Veut vous offrir sa tête, ou vous donner son sang.

Ah ! béni soit le ciel qui vers nous le renvoie ! David ? Où donc es-tu ? Courez que je le voie ! Je brûle de serrer dans mes bras attendris, Le salut d'Israël, mon vengeur et mon fils !

Je vais donc le revoir ! jour heureux et terrible ! Pour un cœur grand et fier, oh ! Dieu ! qu'il est pénible De s'offrir dans l'opprobre et dans l'adversité Aux regards d'un héros qu'on a persécuté !

Mais que dis-tu, Saül ? Dans ce moment suprême, Sois juste, et tu seras plus grand qu'il n'est lui-même 1

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