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1830

CANTIQUE

Alphonse LAMARTINE

Roulez dans vos sentiers de flamme, Astres, rois de l'immensité ! Insultez, écrasez mon âme Par votre presque éternité !

Et vous, comètes vagabondes, Du divin océan des mondes Débordement prodigieux, Sortez des limites tracées

Et révélez d'autres pensées De celui qui pensa les cieux ! Triomphe, immortelle nature !' A qui la main pleine de jours

Prête des forces sans mesure, Des temps qui renaissent toujours ! La mort retrempe ta puissance, Donne, ravis, rends l'existence

A tout ce qui la puise en toi ; Insecte éclos de ton sourire, Je nais, je regarde et j'expire, Marche et ne pense plus à moi !

Vieil océan, dans tes rivages Flotte comme un ciel écumant, Plus orageux que les nuages, Plus lumineux qu'un firmament !

Pendant que les empires naissent. Grandissent, tombent, disparaissent Avec leurs générations, Dresse tes bouillonnantes crêtes,

Bats ta rive, et dis aux tempêtes : Où sont les nids des nations ? Toi qui n'es pas lasse d'éclore Depuis la naissance des jours,

Lève-toi, rayonnante aurore, Couche-toi, lève-toi toujours ! Réfléchissez ses feux sublimes, Neige éclatante de ces cimes.

Où le jour descend comme un roi ! Brillez, brillez pour me confondre, Vous qu'un rayon du jour peut fondre. Vous subsisterez plus que moi !

Et toi qui t'abaisse et l'élève Comme la poudre des chemins, Comme les vagues sur la grève, Race innombrable des humains,

Survis au temps qui me consume, Engloutis-moi dans ton écume, Je sens moi-même mon néant ; Dans ton sein qu'est-ce qu'une vie ?

Ce qu'est une goutte de pluie Dans les bassins de l'Océan ! Vous mourez pour- renaître encore, Vous fourmillez dans vos sillons !

Un souffle du soir à l'aurore Renouvelle vos tourbillons ! Une existence évanouie Ne fait pas baisser d'une vie

Le flot de l'être toujours plein ; Il ne vous manque quand j'expire, Pas plus qu'à l'homme qui respire Ne manque un souffle de son sein !

Vous allez balayer ma cendre ; L'homme ou l'insecte en renaîtra ! Mon nom brûlant de se répandre, Dans le nom commun se perdra ;

Il fut ! voilà tout ! bientôt même L'oubli couvre ce mot suprême, Un siècle ou deux l'auront vaincu ! Mais vous ne pouvez, ô nature !

Effacer une créature ; Je meurs ! qu'importe ? j'ai vécu ! Dieu m'a vu ! le regard de vie S'est abaissé sur mou néant,

Votre existence rajeunie A des siècles, j'eus mon instant ! Mais dans la minute qui passe L'infini de temps et d'espace

Dans mon regard s'est répété ! Et j'ai vu dans ce point de l'être La même image m'apparaître Que vous dans votre immensité !

Distances incommensurables, Abîmes des monts et des cieux. Vos mystères inépuisables Se sont révélés à mes yeux !

J'ai roulé dans mes vœux sublimes Plus de vagues que tes abîmes N'en roulent, ô mer en courroux ! Et vous, soleils aux yeux de flamme.

Le regard brûlant de mon âme S'est élevé plus haut que vous ! De l'être universel, unique, La splendeur dans mon ombre a lui,

Et j'ai bourdonné mon cantique De joie et d'amour devant lui ! Et sa rayonnante pensée Dans la mienne s'est retracée,

Et sa parole m'a connu ! Et j'ai monté devant sa face, Et la nature m'a dit : Passe ; Ton sort est sublime, il t'a vu !

Vivez donc vos jours sans mesure ! Terre et ciel ! céleste flambeau ! Montagnes, mers, et toi, nature, Souris longtemps sur mon tombeau !

Effacé du livre de vie. Que le néant même m'oublie ! J'admire et ne suis point jaloux ! Ma pensée a vécu d'avance

Et meurt avec une espérance Plus impérissable que vous !

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