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1839

A M. WAP,

Alphonse LAMARTINE

Que le ciel et mon cœur bénissent ta pensée, Toi qui pleures de loin ce que la mort m'a pris ! Et que par la pitié cette larme versée Devienne une perte sans prix !

Que l'ange de ton cœur devant Dieu la suspende, Pour la faire briller de la splendeur des cieux, Et qu'en larmes de joie un jour il te les rende Ces pleurs, aumône de tes yeux !

Oh ! quand j'ai lu ce nom qui remplissait naguère De joie et de clarté mon oreille et mon cœur, Ce nom que j'ai scellé sur mes lèvres de père Comme un mystère de douleur !

Quand je l'ai lu gravé sur ta funèbre page, Un nuage âmes yeux de mon cœur a monté, Et j'ai dit en moi-même : Il n'est donc nulle plage Où quelque ange ne l'ait porté ?

Et qu'ai-je fait, dis-moi, pour mériter, ô barde, Que ton front se couvrît de cendre avec le mien ? Dieu n'avait pas remis cette enfant sous ta garde, Mon bonheur n'était pas le tien !

Nous parlons ici-bas des langues étrangères ; L'onde de mes torrens n'est pas l'eau que tu bois ; Mais l'ame comprend l'âme, et la, pitié rend frères Tous ceux dont le cœur est la voix.

Toute voix qui la nomme entre au fond de mon, ame, ; Je ne puis sans pâlir en entendre le son, Et j'adore de l'œil jusqu'aux lettres de flamme Qui composaient son divin nom !

Le jour, la nuit, tout haut ma bouche les épelle Comme si dans leurs sens ces lettres l'enfermaient ! Il semble à mon amour que quelque chose d'elle. Vit dans ces sons qui la nommaient.

Oh ! si comme mon cœur ! si tu l'avais connue !, Si dans le plus divin de tes songes d'amant Cette forme angélique une heure était venue Luire devant toi seulement !

Si le rayon vivant de son regard céleste, Ce rayon, dont mon œil douze ans fut réjoui, Eût plongé dans le tien comme un éclair qui reste A jamais dans l'œil ébloui.

Si ses cheveux, pareils aux rayons de l'aurore, Dont sa mère lissait les soyeux écheveaux, Déployant les reflets du cuivre qui les dore, Avaient déroulé leurs anneaux,

Si tu les avais vus en deux ailes de femme, Sur sa trace en courant après elle voler Et découvrir ce front où les baisers de l'ame Allaient d'eux-mêmes se coller !

Si ton oreille avait entendu l'harmonie De sa voix où déjà vibraient à l'unisson L'innocence et l'amour, le cœur et le génie, Modulés dans un même son !

Si de ce doux écho ton oreille était pleine, Et si, passant ton doigt sur ton front incertain, Comme moi tu sentais encor la tiède haleine De ses longs baisers du matin !

Comme moi tu n'aurais qu'un seul nom sur la bouche, Qu'une blessure au cœur, qu'une image dans l'œil, Qu'une ombre sur tes pas, qu'un rêve dans ta couche, Qu'une lampe au fond du cercueil !

Elle, elle, et toujours elle, elle dans chaque aurore ! Elle dans l'air qui flotte afin d'y respirer ! Elle dans le passé pour s'y tourner encore, Elle au ciel pour le désirer.

C'était l'unique fleur de l'Éden de ma vie Où le parfum du ciel ne se corrompît pas, Le seul esprit d'en haut que la mort assouvie N'eût point éloigné de mes pas !

C'était de mes beaux jours la plus pure pensée Que Dieu, d'un vœu d'amour me permit d'animer, Pour que dans ce beau corps, mon ame retracée Pût se réfléchir et s'aimer !

Je la vois devant moi, la nuit, comme une étoile Dont la lueur me cherche et vient me caresser ; Le jour, comme un portrait détaché de la toile Qui s'élance pour m'embrasser !

Je la vois s'enfuyant dans mon sein qui l'adore, Faire éclater, de là, son rire triomphant, Ou du sein de sa mère, à mon baiser sonore Apporter ses lèvres d'enfant !

Je la vois, grandissant sous les palmiers d'Asie, Se mûrir aux rayons de ces soleils nouveaux, Et rêveuse déjà, lutter de poésie Avec le chant de ses oiseaux.

J'entends à son insu se révéler son ame, Dans ces vagues soupirs d'un cœur qui se pressent, Préludes enchantés de ses accords dé femme Où l'ame va donner l'accent !

Oui, pour revivre encor, je vis dans son image. Le cœur plein d'un objet ne croit pas à la mort ; Elle est morte pour vous qui cherchez son visage, Mais pour nous elle est près, elle vit, elle dort ;

Je l'entends, je l'appelle, et je sais que chaque heure Avance l'heure fixe où je vais la revoir, Et je dis chaque jour, au penser qui la pleure : A demain peut-être à ce soir !

Oh ! si de notre amour l'espoir était le rêve ! Si nous ne devions pas retrouver dans les cieux Ces êtres adorés qu'un ciel jaloux enlève, Que nous suivons du cœur, que nous cherchons de yeux,

Si je ne devais plus revoir, toucher, entendre, Elle ! elle qu'en esprit, je sens, j'entends, je vois, A son regard d'amour encore me suspendre, Frissonner encore à sa voix.

Si les hommes, si Dieu me le disait lui-même, Lui, le maître-, le Dieu, je ne le croirais pas, Ou je lui répondrais par l'éternel blasphème ; Seule réponse du trépas !

Oui, périsse et moi-même et tout ce qui respire, Et ses mondes et lui, lui dans son ciel moqueur ! Plutôt que ce regard, plutôt que ce sourire, Que cette image dans mon cœur !

Mais toi qui m'as compris, toi dont la voix mortelle Rend la voix dans mon sein à des échos si chers ! Toi qui me dis son nom, toi qui fais parler d'elle La langue immortelle des vers !

Que les anges du ciel recueillent ta parole ! Cette parole aida mes larmes à sortir ! Et que le chant du ciel dont ta voix me console Dans ta vie aille retentir.

Pour ce tribut pieux, de ta paupière humide, Puisses-tu, jusqu'au soir de tes jours de bonheur, Ne voir à ton foyer jamais de place vide, D'abîme creusé dans ton cœur !

Et puisse à ton chevet, veillant ton agonie, Une enfant dans son sein recevoir tes adieux ; Essuyer ta sueur, et comme un doux génie Cacher la mort, et montrer Dieu !

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