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1852

Les Pamplemousses

Auguste LACAUSSADE

Vous souvient-il ? un jour, assis aux Pamplemousses, Dans la vallée ombreuse aux ineffables voix, Je vous disais, au bruit des ondes sur les mousses, Aux frais gazouillements des oiseaux dans les bois :

« Là-bas, le voyez-vous, ce rêveur lent et triste, Qui sous les verts palmiers s'éloigne à pas distraits ? C'est un jeune homme au sein d'apôtre, au front d'artiste ; Avec la Muse il a des entretiens secrets.

« Son œil pensif, cherchant des bois la quiétude, Darde parfois l'éclair d'une idéale ardeur ; Mais tout en lui parfois a la pâle attitude D'une fleur qu'un insecte aurait piquée au cœur.

« Qu'a-t-il ? Seul, à l'écart, s'il souffre, il veut se taire : Comme un exilé fier parmi nous égaré, Il passe à nos cotés songeur et solitaire ; Rien qu'à les voir, on sent que ses yeux ont pleuré.

« Ah ! quel que soit son mal, respectons sa tristesse ; Un mystère est au fond des muettes douleurs : Est-ce amour ou dédain ? est-ce orgueil ou tendresse ? Qu'importe ! rien n'est vrai dans l'homme que ses pleurs.

« Être inquiet, nature irascible et puissante, L'artiste a des dégoûts à tout autre inconnus : Molle et douce à nos pas, rude et pour lui cuisante, L'herbe de nos sentiers fait saigner ses pieds nus.

« C'est un de ces cœurs faits de force et de faiblesse, En eux portant l'esprit qui les doit torturer : Un rien l'exalte, un rien le trouble, un rien le blesse ; Ce qui nous fait sourire, hélas ! le fait pleurer.

« Lys voilé dont l'encens au vent du beau s'exhale, Ce cœur que pour l'amour Dieu sans doute a formé, Ouvert à l'Art, buvant sa rosée idéale, Semble à tout autre culte être à jamais fermé.

« Et plus fervent encor, quel culte à la nature ! Tout en elle a pour lui de mystiques lueurs, Et l'on dirait parfois, rêveuse créature, Qu'il cause avec les vents, les ondes et les fleurs.

« Morne et désabusé, le beau pourtant l'enflamme ; Poète, il en subit le charme sérieux, Et, sympathique esprit, une étoile, une femme, Réjouissent toujours sa pensée et ses yeux.

« Tout à l'heure, en passant à vos côtés, Madame, Un instant son regard s'est reposé sur vous, Et soudain à sa lèvre est monté de son âme Un sourire étonné, mélancolique et doux.

« Ah ! ne rougissez point de ce muet hommage, Cygne, dont il n'a fait qu'entrevoir les blancheurs ; Laissez-le dans sa grâce emporter votre image, Comme un souvenir plein de lointaines fraîcheurs.

« Qui sait ? peut-être un jour, rêvant aux Pamplemousses, A ce vallon tranquille aux ineffables voix, A ce bruit cadencé des ondes sur les mousses, A ces gazouillements des oiseaux dans les bois ;

« Triste et les yeux remplis de ce doux paysage, Air mol et bleu, jardins où chantent les ruisseaux, Où blanche il vous a vue à travers le feuillage Comme un marbre sans tache à l'ombre des berceaux ;

« Qui sait ? peut-être alors, fleur lumineuse et pure, Votre frais souvenir dans son âme éclora ; Et ses doigts graveront votre chaste figure Dans un vers calme et beau que l'avenir lira. »

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