Quelle douleur immense te déchire, Gouffre sans fond, mer aux flots courroucés ! O vague, ô vent, qu'avez-vous à vous dire, Qu'en vous heurtant ainsi vous gémissez ?
Quel noir esprit dans vos flancs se déchaîne ? Où prenez-vous ces orageux sanglots ? Sourdes fureurs ! Est-ce démence ou haine ? Flot, qu'as-tu fait à ce vent qui m'entraîne ?
Et toi, vent âpre et dur, qu'as-tu fait à ces flots ? Rasant du vol la bouillonnante écume, Hardis oiseaux, pourquoi nous approcher ? Volez, volez, blancs à travers la brume,
Vers vos nids d'algue appendus au rocher. Des airs en feu la voix tonne incessante ; L'Océan gronde et répond irrité… O vains efforts de la lyre impuissante !
Mêlant son âme à ta clameur croissante, Qui pourrait dire, ô mer, ta sombre majesté ! Choc vaste et lourd des éléments en guerre Le ciel s'emplit de sinistres splendeurs.
Roulant à nous, l'onde, ivre de colère, Ouvre à nos pieds d'horribles profondeurs. Et le jour fuit ! Nous frappant aux visages, L'éclair dans l'eau trace un brûlant sillon ;
Et le vent siffle à travers nos cordages ; Et du soleil, là-bas, dans les nuages, L'orbe large et sanglant s'abîme à l'horizon. Mais que t'importe, ô mon vaisseau ! courage !
Vole et bondis sur ta quille d'airain ! Superbe et fort pour affronter l'orage, Ton flanc est libre et ta bouche est sans frein, Coursier des mers à la proue écumante !
Franchis leurs bonds de tes bonds indomptés Emporte-moi sur ta croupe fumante ! Enivre-moi des voix de la tourmente ! La tourmente a pour moi de mâles voluptés !
Et le vaisseau, de sa proue intrépide Fendant la mer, lutte avec l'ouragan ; Et dans sa course il s'anime et, rapide, De son poitrail frappe au front l'Océan.
A ses côtés l'onde croule en poussière ; Ses vastes flancs se cabrent dans les airs : Il monte, il tombe, il roule… le tonnerre, Croisant ses feux sur sa verte crinière,
Le bat à coups pressés de ses gerbes d'éclairs. O mer féroce ! ô nuit ! clameurs funèbres ! Du Cap dans l'ombre a disparu l'écueil. Mais, tout à coup, pâle, au fond des ténèbres,
Comme un fantôme échappé du cercueil, Paraît la lune ! et la brume profonde Flotte et plus dense et plus livide encor ; Et, l'œil errant sur le gouffre qui gronde,
Je croyais voir, sur les crêtes de l'onde, Passer dans les brouillards l'ombre d'Adamastor. Géant des eaux ! de ton Cap des Tempêtes Laisse-nous fuir les écueils redoutés !
De l'ouragan qui rugit sur nos têtes Calme d'un geste, o dieu ! les flots domptés. De tes rochers surgis ! et, sur leur cime, Maître obéi, dis à la mer : « Assez !… »
— Et je me tus ; et, du fond de l'abîme, Sur l'Océan roulant sourde et sublime, Une voix s'entendit qui nous disait : « Passez ! »
Cookies on Poetry Cove