Skip to content
1852

L'Arbre Fougère

Auguste LACAUSSADE

Je sais, dans ma forêt natale, Un arbuste, enfant des hauts lieux : Fière est sa tige orientale, Fier son feuillage harmonieux.

Verte et voisine des nuages, Sa tête, dans le bleu des airs, Fleurit sur les cimes sauvages Comme la grâce des déserts.

Des rochers d'où sa flèche émerge, Jusqu'au ciel il porte la voix Du furtif oiseau de la Vierge Et du merle ami des grands bois.

Les pleurs dont sa palme est mouillée, Sont tombés du nuage errant ; Jamais sa feuille n'est souillée Par l'eau fangeuse du torrent.

Sur les pics, en pleine lumière, Debout sur les gouffres béants, Sa tige dans sa grâce altière Croît au milieu d'arbres géants.

C'est le roi svelte des arbustes. Couronné de grappes de fleurs, Son front, du sein des bois robustes, Monte et flotte au niveau des leurs.

Près de ces arbres centenaires A le voir fleurir, on dirait Un frère auprès de ses grands frères, Le Benjamin de la forêt.

L'air est tranquille et sans nuages Sur ses beaux rameaux éployés. Loin sous lui roulent les orages ; Leur voix ne passe qu'à ses pieds.

A ses pieds la brise légère, Douce habitante du rocher, Fait monter la senteur amère De l'ambaville et du pêcher.

A ses pieds où les palmes douces Balancent l'ombre et la fraîcheur, L'herbe jeune, les tendres mousses Font un lit vierge au voyageur.

A ses pieds l'arôme des plaines, L'éclat mol et tiède des cieux, Le bruit des chutes d'eau lointaines, Tout repose l'âme et les yeux.

Et l'on s'oublie a son ombrage ; Et, levant un front plus léger, On part, bénissant le feuillage De l'arbre ami de l'étranger.

Cet arbre à la flèche élancée Qui croît sur le mont paternel, Comme une sereine pensée Qui de la terre monte au ciel ;

Ce bel arbre au vert diadème, L'orgueil et l'amour de nos bois, C'est un symbole et votre emblème : Je pense à lui quand je vous vois.

Vous aussi, des cités poudreuses Vous fuyez les bruits indiscrets : Vous aimez les cimes ombreuses, Le grand silence des forêts.

Dans une haute solitude Abritant vos jours éprouvés, Pour l'art sévère et pour l'étude Avec la Muse vous vivez.

Dans votre retraite choisie, Sur vos lauriers aux rameaux verts, L'oiseau bleu de la poésie Descend et vous chante des vers.

Vous lisez Shakspeare et Virgile, Goethe et Dante au verbe d'airain. Tacite à votre main virile Parfois a prêté son burin.

Ouverte à toute œuvre sentie, Votre âme, à qui rien n'est voilé, Sait accueillir comme Hypatie La Science au front étoilé.

Votre muse patricienne Du peuple a compris la grandeur ; Votre foi, poète, est la sienne, Et votre cœur entend son cœur.

Gardant la chaleur, non les flammes D'une époque aux songes épais, L'orage qui gronde en nos âmes Ne vient plus troubler votre paix.

Sans fiel, sans passion farouche, Vous enseignez la Liberté ; Pour convaincre, sur votre bouche Dieu mit la sereine équité.

Vous sondez d'un regard paisible Les noirs problèmes du présent, Et votre esprit juge, impassible, Les cris d'un monde agonisant.

Voyant par delà les années Ce que l'homme un jour doit bénir, Vous saluez les destinées Que porte en ses flancs l'avenir.

Eh ! qu'importent ces clameurs sombres D'un siècle aveugle et furieux ! Des temps nouveaux sur nos décombres Blanchit le jour mystérieux.

Qu'importe, c'est victoires vaines, Succès d'un jour ! fruit avorté ! Il n'est de conquêtes certaines Que dans tes rangs, ô Vérité !

Qu'importe en ces temps d'aventure Si le fait trahit la raison ! Partout de la moisson future Le bon grain lève à l'horizon.

Et vous comptez sur les années, Et du vrai méditant la loi, Fidèle aux causes ajournées, Dans l'avenir vous avez foi.

Et, calme en cette solitude, Abri de vos jours éprouvés, Des hauts espoirs faisant étude, Avec la Muse vous vivez !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'Arbre Fougère · Auguste LACAUSSADE · Poetry Cove