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1876

À Marguerite

Auguste LACAUSSADE

Au voyageur las de la route, Saignant aux ronces du chemin, Rends l'espérance, ôte le doute ; A ses tristesses tends la main.

Ne t'en vas pas. Sa vie est sombre ; Une lumière est dans tes yeux : Il sentira blanchir son ombre Sous ton sourire lumineux.

Tous les rêves de sa jeunesse L'un après l'autre l'ont déçu ; Qu'en te voyant, il reconnaisse L'idéal à l'aube aperçu.

Non ! tout n'est pas leurre et mensonges Sur ce globe où l'homme est jeté : Du plus suave de ses songes Montre lui la réalité.

Sa pauvre âme, au bien obstinée, De lutte en lutte, erre au hasard. L'énigme de sa destinée, Qu'il la lise en ton clair regard ;

Dans cet œil profond et candide, Bleu diamant de pureté, Où s'unissent, hymen splendide, L'intelligence et la beauté.

Pour ses illusions fanées Sois le rayon et l'eau du ciel ; Rends-lui de ses jeunes années Le chaste rêve originel.

Ce que l'âme rêve ou devine, Souvenir ou pressentiment, Est une promesse divine : Or, Dieu jamais ne se dément.

C'est lui qui dans nos cœurs allume Les hauts instincts dont nous souffrons ; Le songe ardent qui nous consume, Un jour nous le posséderons.

Cet idéal où tend notre âme Peut se trouver dès ici-bas. Verrions-nous luire en nous la flamme Si le foyer n'existait pas ?

Sois pour ce fils d'une autre terre, Cet exilé vers toi venu, La Psyché faite de mystère Dont s'éprit son cœur ingénu.

Aimer, souffrir, lutter, attendre, Voilà quel lot lui fit le sort. Pour ce chercheur stoïque et tendre Sois la main qui conduit au port.

Donne une forme à sa pensée, Donne un corps à sa vision ; De sa chimère caressée Sois la blanche apparition.

Sois dans la nuit pour sa paupière L'étoile du bien et du beau ; Affirme à ses yeux la lumière Avant qu'il descende au tombeau.

Sois la sœur, la consolatrice Qu'attendent ses jours éprouvés ; L'âme, la lyre inspiratrice De ses destins inachevés.

Sois la Muse aux chastes tendresses Qu'en secret il saura bénir : Acquitte envers lui les promesses Qu'à son passé fit l'avenir.

Espoirs déçus ! prière vaine ! Ainsi qu'une ombre dans la nuit, Ainsi qu'un souffle dans la plaine, La vision s'évanouit.

Résigne-toi, poète, oublie Ce dernier rêve de ton cœur. Souffre et pars. La mélancolie Seule ici-bas sera ta sœur.

Lève-toi, suis ta route austère, Vis pour ton art sous l'œil de Dieu. Dis aux promesses de la terre Un tranquille et suprême adieu.

N'attends rien de la créature, Rien que l'humaine infirmité : Le vide, ici ; là, l'imposture ; Et partout la fragilité.

Ne mets dans l'homme et dans la femme Ton amour ni ton amitié ; Mais pour tous deux emplis ton âme D'une intarissable pitié !

Étouffe en toi toute amertume, Sois doux à tes propres douleurs : L'oiseau lave au ruisseau sa plume, Lavons notre orgueil dans nos pleurs.

Comme un palmier de nos collines, Comme le saule ami des eaux, Aime la brise où tu t'inclines Et qui fait gémir tes rameaux.

Aime l'épine pour la rose Qui t'enivre de son odeur ; Refais ta vie et la compose D'apaisement et de candeur.

L'abeille change en ambroisie De l'absinthe les sucs amers ; Change comme elle en poésie L'âcre saveur de tes revers.

Songeant qu'ici-bas toute épreuve Doit être une expiation, Dans la coupe où ta soif s'abreuve Bois ta propre rédemption.

Tourne-toi vers la solitude, Et, sous la paix des palmiers verts, Fais de toi-même ton étude, De toi-même et de l'univers.

Absorbe-toi dans la nature, Merveilleux et vivant tableau ; Donne à ton esprit pour pâture La contemplation du beau.

Acceptant ces lois impassibles Dont le règne éblouit tes yeux, Cesse de tes vœux impossibles, Cesse d'importuner les cieux ;

Et sans révoltes misérables, Incline enfin ta liberté Sous les décrets impénétrables De l'infaillible Volonté.

Suis ta route, et si tu succombes, Heureux de son sort accompli, Dors en paix : — l'herbe sur les tombes Pousse moins vite que l'oubli.

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