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XXV

Jean de La Fontaine

Ma lettre vous fera rire. Je vous entends déjà dire : Cet homme n'est-il pas fou Dans l'entreprise qu'il tente ?

Il est plus près du Pérou Qu'il n'est du cœur d'Amarante. Amarante est jeune et belle ; Je suis vieux sans être beau,

Et vais pour quelque rebelle M'embarquer tout de nouveau. Plus je songe en mon cerveau De combien peu d'apparence

Seroit pour moi l'espérance De la toucher quelque jour, Plus je vois que c'est folie D'aimer fille si jolie,

Sans être le dieu d'Amour. Amarante et le printemps Ont un air qui se ressemble : Voici comme je prétends

Que l'on les compare ensemble. Par les lis premièrement J'entame ce parallèle, Soupçonnant aucunement

Ceux qu'Amarante recèle. Je suis trompé si son sein N'en est un plein magasin. Le mal est que ce sont choses

Pour vous et moi lettres closes. Nous sommes simples mortels : Il faut offrir des autels A ces lis ; nul diadème

N'est digne d'en approcher, Bien moins encor d'y toucher. Je crois que Jupiter même, Tout Jupiter qu'il se dit,

N'en auroit pas le crédit, Sans l'hymen et son attache. Ces endroits délicieux Pour nos mains et pour nos yeux

Ne sont pas faits, que je sache. Que ne suis-je de ces dieux Nommé rois en ces bas lieux ! Bientôt par moi ces deux titres,

A la belle dédiés, Se verroient mis à ses pieds ; Et vous, bientôt vous auriez Le revenu de deux mitres :

L'une est Saint-Germain-des-Prés ; L'autre, Saint-Denis en France. Voilà votre révérence Ayant musique, où l'on va

Plus souvent qu'à l'Opéra. L'on n'y reçoit que les bonnes Et les honnêtes personnes ; C'est à vous sagement fait.

Hélas ! ce n'est qu'un souhait, Votre table est renversée, Votre marmite est cassée. Peu chanceux, et vous et moi,

Nous n'avons eu de nos vies, Moi, l'encolure d'un roi, Ni vous, celle, en bonne foi, D'un homme à deux abbayes.

Pour revenir à nos lis, Ils sont relevés de roses ; Ceux-là tout nouveau fleuris, Celles-ci fraîches écloses.

Ici la comparaison De la nouvelle saison Cloche un peu, je vous l'avoue ; Et la beauté que je loue,

Par ces trésors éclatants, Fait honte à ceux du printemps. Comment pourrois-je décrire Des regards si gracieux ?

Il semble, à voir son sourire, Que l'Aurore ouvre les cieux. Il faut aimer Amarante D'une ardeur persévérante.

Adieu, volages amours ; Selon l'objet, la constance : Celui-ci, j'en ai croyance, M'arrêtera pour toujours.

Si ceci plaît à la belle, Dites-lui que les neuf Sœurs Me font réserver pour elle Encore d'autres douceurs.

Cette saison printanière Ne sera pas la dernière Des comparaisons qu'Amour Va m'inspirer à la cour

De cette jeune bergère. Une autre fois, je l'espère, Je ferai, moyennant Dieu, Quelque reine de Cythère,

D'Amarante de Beaulieu.

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