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1656

XXII

Jean de La Fontaine

Moins d'Amours, de Ris et de Jeux, Cortége de Vénus, sollicitoient pour elle, Dans ce différend si fameux Où l'on déclara la plus belle

La déesse des agréments. Celle aux yeux bleus, celle aux bras blancs, Furent au tribunal par Mercure conduites. Chacune étala ses talents.

Si le même débat renaissoit en nos temps, Le procès auroit d'autres suites, Et vous, et votre sœur, emporteriez le prix Sur les clientes de Paris.

Tous les citoyens d'Amathonte Auroient beau parler pour Cypris ; Car vous avez, selon mon compte, Plus d'Amours, de Jeux et de Ris.

Vous excellez en mille choses ; Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs : Allez en des climats inconnus aux zéphyrs, Les champs se vêtiront de roses.

Mais, comme aucun bonheur n'est constant dans son cours, Quelques noirs aquilons troublent de six beaux jours. C'est là que vous savez témoigner du courage : Vous envoyez aux vents ce fâcheux souvenir.

Vous avez cent secrets pour combattre l'orage : Que n'en aviez-vous un qui le sût prévenir ? Nul auteur de renom n'est ignoré de vous ; L'accès leur est permis à tous.

Pendant qu'on lit leurs vers, vos chiens ont beau se battre ; Vous mettez les holas en écoutant l'auteur. Vous égalez ce dictateur Qui dictoit tout d'un temps à quatre.

Vous savez dispenser à propos votre estime ; Le pathétique, le sublime, Le sérieux et le plaisant, Tour à tour vous vont amusant,

Tout vous duit, l'histoire et la fable, Prose et vers, latin et françois. Par Jupiter ! je ne connois Rien pour nous de si favorable.

Parmi ceux qu'admet à sa cour Celle qui des Anglois embellit le séjour, Partageant avec vous tout l'empire d'Amour, Anacréon et les gens de sa sorte,

Comme Waller, Saint-Évremond et moi, Ne se feront jamais fermer la porte. Qui n'admettroit Anacréon chez soi ? Qui banniroit Waller et La Fontaine ?

Tous deux sont vieux, Saint-Évremond aussi ; Mais verrez-vous aux bords de l'Hippocrène Gens moins ridés dans leurs vers que ceux-ci ? Le mal est que l'on veut ici

De plus sévères moralistes. Anacréon s'y tait devant les jansénistes. Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes, Vous devez priser ces auteurs

Pleins d'esprit et bons disputeurs. Vous en savez goûter de plus d'une manière : Les Sophocles du temps et l'illustre Molière Vous donnent toujours lieu d'agiter quelque point.

Sur quoi ne disputez-vous point ? Il nous feroit beau voir parmi de jeunes gens Inspirer le plaisir, danser et nous ébattre Et, de fleurs couronnés ainsi que le printemps,

Faire trois cents ans à nous quatre. Ce n'est pas un vain fantôme Que la gloire et la grandeur ; Et Stuart en son royaume

Y court avec plus d'ardeur Qu'un amant à sa maîtresse. Ennemi de la mollesse, Il gouverne son état

En habile potentat. De cette haute science L'original est en France : Jamais on n'a vu de roi

Qui sût mieux se rendre maître, Fort souvent jusques à l'être Encore ailleurs que chez soi. L'art est beau, mais toutes têtes

N'ont pas droit de l'exercer : Louis a su s'y tracer Un chemin par ses conquêtes. On trouvera ses leçons

Chez ceux qui feront l'histoire : J'en laisse à d'autres la gloire, Et reviens à mes moutons. Vous vous aimez en sœurs : cependant j'ai raison

D'éviter la comparaison, L'or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange, Ne contenteroit pas, en semblables desseins,

Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.

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