Skip to content
1658

STANCES

Jean de La Fontaine

Heureux qui, se trouvant trop foible et trop tenté, Du monde enfin se débarrasse ! Heureux qui, plein de charité, Pour servir son prochain y conserve sa place !

Différents dans leur vue, égaux en piété, L'un espère tout de la grâce, L'autre appréhende tout de sa fragilité. Ce monde, que Dieu même exclut de son partage,

N'est pas le monde qu'il a fait. C'est ce que l'homme impie ajoute à son ouvrage, Qui fait que son auteur le condamne et le hait. Observez seulement le peu qu'il vous ordonne,

Et, sans cesse le bénissant, Usez de son présent, mais tel qu'il vous le donne, Et vous n'aurez rien fait qui ne soit innocent. Crois-tu que le plaisir qu'en toute la nature

Le premier être a répandu Soit un piége qu'il a tendu Pour surprendre la créature ? Non, non ; tous ces biens que tu vois

Te viennent d'une main et trop bonne et trop sage ; Et, s'il en est quelqu'un dont ses divines lois Ne te permettent pas l'usage, Examine-le bien, ce plaisir prétendu,

Dont l'appât tâche à te séduire, Et tu verras, ingrat, qu'il ne t'est défendu Que parce qu'il te pourrait nuire. Sans ses lois et l'heureux secours

Qu'elles te fournissent sans cesse, Comment, avec tant de foiblesse, Pourrois-tu conserver et tes biens et tes jours ? Exposé chaque instant à mille et mille injures,

Rien ne rassurerait ton cœur épouvanté, Et ces justes décrets contre qui tu murmures Font ta plus grande sûreté. Voudrais-tu que la Providence

Eût réglé l'univers au gré de tes souhaits, Et qu'en te comblant de bienfaits, Dieu t'eût encor soustrait à son obéissance ? Quelle étrange société

Formerait entre nous l'erreur et l'injustice, Si l'homme indépendant n'a voit que son caprice Pour conduire sa volonté !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
STANCES · Jean de La Fontaine · Poetry Cove