A nos seigneurs de la Postérité, Juges des rois, et tout pleins d'équité : Paul Pellisson, dans une prison noire, Manquant de tout, même d'une écritoire,
Comme il le peut en son entendement, Vous fait sa plainte, et remontre humblement Qu'il a procès contre un Roi magnanime Qui fut toujours l'objet de son estime.
Pour le servir, il quitta les amours, Les tendres vers et les tendres discours, Mourut au monde, et de très-bonne grâce, Son épitaphe en fut faite au Parnasse ;
Veilla, sua, courut, n'oublia rien, Pendant quatre ans, hors d'acquérir du bien, N'en voulant point, qu'il ne lui vînt sans crime, Ou qu'un patron ne rendît légitime.
Bien lui fut dit, par gens de très-bon sens, Qu'il se hâtât ; que c'en étoit le temps ; Que, s'il venoit quelque prompte retraite, Il passerait pour n'être qu'un poëte.
Mais, toujours ferme en sa première humeur, Se contenta de sentir en son cœur Que, pour connoître ou l'histoire ou la fable, De nuls emplois il n'étoit incapable,
Ni dédaigneux pour les moins importants, Ni foible aussi pour soutenir les grands. Quoi qu'il en soit, ou faveur ou mérite, Sa part d'emploi, d'abord la plus petite,
Fut la plus grande après qu'il fut connu. Lui, le premier, quoique dernier venu, On le vit lors traiter, compter, écrire, Pour l'intérêt de tout un vaste empire.
Et toutefois, ô souvenir amer ! Pour ce grand prince, il sut encor rimer ; Témoin ces vers : « Puisque Louis l'ordonne, Arbres, parlez mieux que ceux de Dodone ;
Louis le veut : sortez, Nymphes, sortez ! » Mais au milieu de ces prospérités Il plut au Ciel, par un grand coup de foudre, En un moment, de la réduire en poudre.
Il ne veut pas mettre en longue oraison Les longs ennuis de sa dure prison, N'ayant, pour lui, courroux, mépris, ni haine. On l'en plaignoit : il les souffrait sans peine ;
Quand un démon, jaloux et suborneur, Pour lui ravir ce reste de bonheur, Aux plus hauts lieux forma de vains nuages, Troubla les airs, excita cent orages.
Vous le savez, grilles, portes, verroux, Si, dans ces lieux, sans nuls témoins que vous, Son cœur, sa main, sa langue, sa mémoire, Du grand Louis n'ont révélé la gloire,
Faisant pour lui ce qu'un cœur bien pieux Au même état auroit fait pour les dieux ! Vous le savez, ô Puissance divine, S'il eut jamais l'esprit à la rapine !
Et toutefois, sans bien savoir pourquoi, Certaines gens, qu'on nomme Gens du Roi, Bien renfermé, le déchirent d'injures, Lui demandant par longues écritures
Les millions, que faisant son devoir Il n'eut jamais, mais qu'il pouvoit avoir. On le diffame, et, qui pis est encore, Il le sait bien, mais il faut qu'il l'ignore.
O nos seigneurs de la Postérité ! Juges des rois, plaise à votre équité, Quant aux écrits qui ternissent sa gloire, Ne pas les lire, ou bien ne les pas croire ;
Consent pourtant que vous alliez prêchant Qu'il fut un sot, mais non pas un méchant. Quant à Louis, l'ornement de son âge, Si, dans six mois, un an ou davantage,
Il ne lui rend, sans y manquer en rien, Liberté, joie, honneur, repos et bien ; Quoiqu'à la gloire il ait droit de prétendre Plus qu'un César et plus qu'un Alexandre,
Ce nonobstant, pour sa punition, Le déclarer égal à Scipion : A cet effet, ôter à son histoire, Sans que jamais il en soit fait mémoire,
Quatre vertus, six grandes actions, Douze combats, soixante pensions ; Faire défense aux échos du Parnasse De le nommer le plus grand de sa race ;
A tous faiseurs de chants nobles et hauts, A tous Ronsards, Malherbes et Bertauts, A tous faisant galantes écritures ; A tous Marots, Brodeaux, Mellins, Voitures ;
A tous Arnaulds, Sarrasins, Pellissons, D'à l'avenir, dans leurs doctes chansons, Passé mille ans, faire aucun sacrifice A son grand nom, ET VOUS FEREZ JUSTICE !
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