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1656

RELATION D'UNE CHASSE DU ROI

Jean de La Fontaine

Dans un de ces beaux jours, des printemps le modèle, Que le maître de l'univers Dérobe quelquefois à la saison nouvelle, Pour en parer l'automne ou les hivers ;

Une troupe toute charmante, Autant illustre que galante, Et qui, par la beauté, la puissance ou le sang, Tient ici-bas le premier rang ;

Apparemment se trouvant lasse Des paisibles amusements, Voulut au plaisir de la chasse Accorder quelques doux moments.

Plusieurs bêtes furent lancées, Et toutes ardemment poussées ; On entendoit retentir un grand bois Du bruit des cors, des chiens, des échos et des voix.

Il ne fut cerf ni daim qui n'en frémît de crainte, Et qui, dans la terreur dont il eut l'âme atteinte, Déjà d'un lévrier ne se crût le butin ; Et même, m'a-t-on dit, jusqu'à certaine Biche,

Qui du creux d'un vieux tronc s'étoit fait une niche, S'assurait sur son sexe et bravoit le destin, Comme une autre se vit chassée, Et fut sans pitié relancée

Par un cruel Chasseur, moins courtois qu'un lutin. Par hasard, alors la pauvrette Étoit avec un Cerf, depuis peu son amant, Qui lui disoit doux propos et fleurette

Et d'un langage cerf lui contoit son tourment. Car, comme nous, les cerfs ont leur langage, Et le succès nous apprend, chaque jour, Qu'il n'est animal si sauvage,

Poisson dans sa coquille, oiseau dans son bocage, Qui ne sache parler d'amour. Ah ! si la Biche alors eût pu se faire entendre, Que n'eût-elle point dit au Chasseur indiscret,

Qui dans l'endroit peut-être le plus tendre Trouble son entretien secret ? « Ingrat ! eût-elle pu lui dire, Quand l'amour t'a conduit cent fois

Dans le plus épais de ce bois, Pour y soupirer ton martyre, Courtisan, chasseur ou héros, Toi qui viens me livrer une guerre si rude,

Ai-je troublé ta solitude, Comme tu troubles mon repos ? » Si chaque bête ainsi déclaroit sa pensée, Et que chaque mortel examinât son cœur,

Il n'est bête si fort pressée Qui n'échappât souvent aux remords du chasseur. Mais ceci pour la Biche est un espoir frivole : Elle eût fait, pour parler, des efforts superflus,

Et depuis qu'Ésope n'est plus, Tout animal a perdu la parole. Son Cerf seul avoit l'art d'entendre ses discours ; Il n'avoit pas celui de les redire.

En vain, de ce malheur, il gémit et soupire, Il ne peut à la Biche offrir aucun secours : Aux yeux de son amant la triste amante expire. Je ne sais si ce fut accident ou transport

Qui contraignit l'amant à partager son sort, Je ne jure de rien, de peur de me méprendre ; Mais je sais qu'on vient de m'apprendre Que la Biche n'est plus et que le Cerf est mort.

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