Que nos plaisirs passés augmentent nos supplices ! Qu'il est dur d'éprouver, après tant de délices, Les cruautés du sort ! Falloit-il être heureuse avant qu'être coupable ?
Et si de me haïr, Amour, tu fus capable, Pourquoi m'aimer d'abord ? Que ne punissois-tu mon crime par avance ? Il est bien temps d'ôter à mes yeux ta présence,
Quand tu luis dans mon cœur ! Encor si j'ignorois la moitié de tes charmes ! Mais je les ai tous vus ; j'ai vu toutes les armes Qui te rendent vainqueur.
J'ai vu la beauté même et les grâces dormantes. Un doux ressouvenir de cent choses charmantes Me suit dans les déserts. L'image de ces biens rend mes maux cent fois pires.
Ma mémoire me dit : Quoi ! Psyché, tu respires, Après ce que tu perds ? Cependant il faut vivre : Amour m'a fait défense D'attenter sur des jours qu'il tient en sa puissance,
Tout malheureux qu'ils sont. Le cruel veut, hélas ! que mes mains soient captives. Je n'ose me soustraire aux peines excessives Que mes remords me font.
C'est ainsi qu'en un bois Psyché contoit aux arbres Sa douleur, dont l'excès faisoit fendre les marbres. Habitants de ces lieux, Rochers, qui l'écoutiez avec quelque tendresse,
Souvenez-vous des pleurs qu'au fort de sa tristesse Ont versés ses beaux yeux. De par la reine de Cythère, Soient, dans l'un et l'autre hémisphère,
Tous humains dûment avertis Qu'elle a perdu certaine esclave blonde, Se disant femme de sou fils, Et qui court à présent le monde.
Quiconque enseignera sa retraite à Vénus, Comme c'est chose qui la touche, Aura trois baisers de sa bouche ; Qui la lui livrera, quelque chose de plus.
Là les lis lui servoient de trône et d'oreillers : Des escadrons d'Amours, chez Psyché familiers, Furent chassés de cet asile. Le pleurer leur fut inutile :
Rien ne put attendrir les trois filles d'enfer ; Leurs cœurs furent d'acier, leurs mains furent de fer. La belle eut beau souffrir : il fallut que ses peines Allassent jusqu'au point que les sœurs inhumaines
Craignirent que Clothon ne survînt à son tour. Ah ! trop impitoyable Amour ! En quels lieux étois-tu ? dis, cruel ! dis, barbare ! C'est toi, c'est ton plaisir qui causa sa douleur :
Oui, tigre ! c'est toi seul qui t'en dois dire auteur ; Psyché n'eût rien souffert sans ton courroux bizarre. Le bruit de ses clameurs s'est au loin répandu ; Et tu n'en as rien entendu !
Pendant tous ces tourments tu dormois, je le gage : Car ta brûlure n'étoit rien : La belle en a souffert mille fois davantage Sans l'avoir mérité si bien.
Tu devois venir voir empourprer cet albâtre ; Il falloit amener une troupe de Ris : Des souffrances d'un corps dont tu fus idolâtre Vous vous seriez tous divertis.
Hélas ! Amour, j'ai tort : tu répandis des larmes Quand tu sus de Psyché la peine et le tourment ; Et tu lui fis trouver un baume pour ses charmes Qui la guérit en un moment.
Dragon, gentil dragon à la gorge béante, Je suis messagère des dieux : Ils m'ont envoyée en ces lieux T'annoncer que bientôt une jeune serpente,
Et qui change au soleil de couleur comme toi, Viendra partager ton emploi. Tu te dois ennuyer à faire cette vie ; Amour t'enverra compagnie.
Dragon, gentil dragon, que te dirai-je encor Qui te chatouille et qui te plaise ? Ton dos reluit comme fin or : Tes yeux sont flambants comme braise.
Ta te peux rajeunir sans dépouiller ta peau. Quelle félicité d'avoir chez toi cette eau ! Si tu veux t'enrichir, permets que l'on y puise ; Quelque tribut qu'il faille, il te sera porté :
J'en sais qui, pour avoir cette commodité, Donneront jusqu'à leur chemise. Il en vient des climats où commande l'Aurore, De ceux que ceint Thétis, et l'Océan encore ;
L'Indien dégarnit toutes ses régions ; Le Garamante envoie aussi ses légions ; Il en part du couchant des nations entières ; Le nord ni le midi n'ont plus de fourmilières ;
Il semble qu'on en ait épuisé l'univers : Les chemins en sont noirs, les champs en sont couverts ; Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses ; Il n'est arbre mangé qui sous ses voûtes creuses
Souffre que de ce peuple il reste un seul essaim : Tout déloge ; et la terre en tire de son sein. L'éthiopique gent arrive, et se partage. On crée en chaque troupe un maître de l'ouvrage.
Il a l'œil sur sa bande ; aucun n'ose faillir. On entend un bruit sourd ; le mont semble bouillir. Déjà son tour décroît, sa hauteur diminue. A la soudaineté l'ordre aussi contribue.
Chacun a son emploi parmi les travailleurs : L'un sépare le grain que l'autre emporte ailleurs. Le monceau disparoît ainsi que par machine. Quatre tas différents réparent sa ruine :
De blé, riche présent qu'à l'homme ont fait les cieux ; De mil, pour les pigeons manger délicieux ; De seigle, au goût aigret ; d'orge rafraîchissante, Qui donne aux gens du nord la cervoise engraissante.
Telles l'on démolit les maisons quelquefois : La pierre est mise à part ; à part se met le bois ; On voit comme fourmis gens autour de l'ouvrage. En son être premier retourne l'assemblage :
Là sont des tas confus de marbres non gravés, Et là les ornements qui se sont conservés. Le royaume des morts a plus d'une avenue : Il n'est route qui soit aux humains si connue.
Des quatre coins du monde on se rend aux enfers ; Tisiphone les tient incessamment ouverts. La faim, le désespoir, les douleurs, le long âge, Mènent par tous endroits à ce triste passage ;
Et quand il est franchi, les filles du Destin Filent aux habitants une nuit sans matin. Orphée a toutefois mérité par sa lyre De voir impunément le ténébreux empire.
Psyché par ses appas obtint même faveur : Pluton sentit pour elle un moment de ferveur : Proserpine craignit de se voir détrônée, Et la boîte de fard à l'instant fut donnée.
L'esclave de Vénus, sans guide et sans secours, Arriva dans les lieux où le Styx fait son cours. Sa cruelle ennemie eut soin que le Cerbère Lui lançât des regards enflammés de colère.
Par les monstres d'enfer rien ne fut épargné. Elle vit ce qu'en ont tant d'auteurs enseigné. Mille spectres hideux, les hydres, les harpyes, Les triples Géryons, les mânes des Tityes,
Présentoient à ses yeux maint fantôme trompeur Dont le corps retournoit aussitôt en vapeur. Les cantons destinés aux ombres criminelles, Leurs cris, leur désespoir, leurs douleurs éternelles,
Tout l'attirail qui suit tôt ou tard les méchants, La remplirent de crainte et d'horreur pour ces champs. Là, sur un pont d'airain, l'orgueilleux Salmonée, Triste chef d'une troupe aux tourments condamnée,
S'efforçoit de passer en des lieux moins cruels, Et partout rencontrait des feux continuels. Tantale aux eaux du Styx portait en vain sa bouche, Toujours proche d'un bien que jamais il ne touche :
Et Sisyphe en sueur essayoit vainement D'arrêter son rocher pour le moins un moment. Là les sœurs de Psyché, dans l'importune glace D'un miroir que sans cesse elles avoient en face,
Revoyoient leur cadette heureuse, et dans les bras, Non d'un monstre effrayant, mais d'un dieu plein d'appas. En quelque lieu qu'allât cette engeance maudite, Le miroir se plaçoit toujours à l'opposite.
Pour les tirer d'erreur, leur cadette accourut ; Mais ce couple s'enfuit sitôt qu'elle parut. Non loin d'elles Psyché vit l'immortelle tâche Où les cinquante sœurs s'exercent sans relâche.
La belle les plaignit, et ne put sans frémir Voir tant de malheureux occupés à gémir. Chacun trouvoit sa peine au plus haut point montée : Ixion souhaitait le sort de Prométhée ;
Tantale eût consenti, pour assouvir sa faim, Que Pluton le livrât à des flammes sans fin. En un lieu séparé l'on voit ceux de qui l'âme A violé les droits de l'amoureuse flamme,
Offensé Cupidon, méprisé ses autels, Refusé le tribut qu'il impose aux mortels. Là souffre un monde entier d'ingrates, de coquettes : Là Mégère punit les langues indiscrètes,
Surtout ceux qui, tachés du plus noir des forfaits, Se sont vantés d'un bien qu'on ne leur fit jamais. Par de cruels vautours l'inhumaine est rongée ; Dans un fleuve glacé la volage est plongée ;
Et l'insensible expie en des lieux embrasés, Aux yeux de ses amants, les maux qu'elle a causés. Ministres, confidents, domestiques perfides, Y lassent sous les fouets les bras des Euménides.
Près d'eux sont les auteurs de maint hymen forcé, L'amant chiche, et la dame au cœur intéressé ; La troupe des censeurs, peuple à l'amour rebelle ; Ceux enfin dont les vers ont noirci quelque belle.
Vous sous qui tout fléchit, déités dont les lois Traitent également les bergers et les rois ; Ni le désir de voir, ni celui d'être vue, Ne me font visiter une cour inconnue :
J'ai trop appris, hélas ! par mes propres malheurs, Combien de tels plaisirs engendrent de douleurs. Vous voyez devant vous l'esclave infortunée Qu'à des larmes sans fin Vénus a condamnée.
C'est peu pour son courroux des maux que j'ai soufferts : Il faut chercher encore un fard jusqu'aux enfers. Reine de ces climats, faites qu'on me le donne. Il porte votre nom ; et c'est ce qui m'étonne.
Ne vous offensez point, déesse aux traits si doux ; On s'aperçoit assez qu'il n'est pas fait pour vous. Plaire sans fard est chose aux déesses facile : A qui ne peut vieillir cet art est inutile.
C'est moi qui dois tâcher, en l'état où je suis, A réparer le tort que m'ont fait les ennuis. Mais j'ai quitté le soin d'une beauté fatale. La nature souvent n'est que trop libérale.
Plût au sort que mes traits, à présent sans éclat, N'eussent jamais paru que dans ce triste état ! Mes sœurs les envioient : que mes sœurs étaient folles ! D'abord je me repus d'espérances frivoles.
Enfin l'Amour m'aima : je l'aimai sans le voir. Je le vis, il s'enfuit, rien ne put l'émouvoir ; Il me précipita du comble de la gloire. Souvenirs de ces temps, sortez de ma mémoire.
Chacun sait ce qui suit. Maintenant dans ces lieux Je viens pour obtenir un fard si précieux. Je n'en mérite pas la faveur singulière ; Mais le nom de l'Amour se joint à ma prière.
Vous connoissez ce dieu : qui ne le connoît pas ? S'il descend pour vous plaire au fond de ces climats, D'une boîte de fard récompensez sa femme : Ainsi durent chez vous les douceurs de sa flamme !
Ainsi votre bonheur puisse rendre envieux Celui qui pour sa part eut l'empire des cieux ! O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance, Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux ;
Aimant universel de tous les animaux, Que tu sais attirer avecque violence ! Par toi tout se meut ici-bas. C'est pour toi, c'est pour tes appas,
Que nous courons après la peine : Il n'est soldat, ni capitaine, Ni ministre d'État, ni prince, ni sujet, Qui ne t'ait pour unique objet.
Nous autres nourrissons, si, pour fruit de nos veilles, Un bruit délicieux ne charmoit nos oreilles, Si nous ne nous sentions chatouillés de ce son, Ferions-nous un mot de chanson ?
Ce qu'on appelle gloire en termes magnifiques, Ce qui servoit de prix dans les jeux olympiques, N'est que toi proprement, divine Volupté. Et le plaisir des sens n'est-il de rien compté ?
Pourquoi sont faits les dons de Flore, Le Soleil couchant et l'Aurore, Pomone et ses mets délicats, Bacchus, l'âme des bons repas,
Les forêts, les eaux, les prairies, Mères des douces rêveries ? Pourquoi tant de beaux-arts, qui tous sont tes enfants ? Mais pourquoi les Chloris aux appas triomphants,
Que pour maintenir ton commerce ? J'entends innocemment : sur son propre désir Quelque rigueur que l'on exerce, Encore y prend-on du plaisir.
Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi ; Tu n'y seras pas sans emploi :
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
Viens donc ;.et de ce bien, ô douce Volupté, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ? Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté ; Car trente ans ce n'est pas la peine.
Il sembloit qu'il se fût paré Pour plaire aux filles de Nérée ; Dans un nuage bigarré Il se coucha cette soirée.
L'air étoit peint de cent couleurs : Jamais parterre plein de fleurs N'eut tant de sortes de muances. Aucune vapeur ne gâtoit,
Par ses malignes influences, Le plaisir qu'Acanthe goûtoit.
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