Le changement de mets réjouit l’homme : Quand je dis l’homme, entendez qu’en ceci La femme doit être comprise aussi ; Et ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hymen ; Non si souvent qu’on en aurait envie, Mais tout au moins une fois en sa vie. Peut-être un jour, nous l’obtiendrons. Amen.
Ainsi soit-il ! Semblable induit en France Viendrait fort bien, j’en réponds ; car nos gens Sont grands troqueurs : Dieu nous créa changeants. Près de Rouen, pays de sapience ;
Deux villageois avoient, chacun chez soi, Forte femelle et d’assez bon aloi. Pour telles gens qui n’y raffinent guère, Chacun sait bien qu’il n’est pas nécessaire
Qu’Amour les traite ainsi que des prélats. Avint pourtant que, tous deux étant las De leurs moitiés, leur voisin le notaire, Un jour de fête, avec eux chopinoit.
Un des manants lui dit : « Sire Oudinet, J’ai dans l’esprit une plaisante affaire. Vous avez fait sans doute en votre temps Plusieurs contrats de diverse nature ;
No peut-on point en faire un où les gens Troquent de femme ainsi que de monture ? Notre pasteur a bien changé de cure : La femme est-elle un cas si différent ?
Et pargué non ; car messire Grégoire Disoit toujours, si j’ai bonne mémoire : Mes brebis sont ma femme. Cependant Il a changé : changeons aussi, compère ?
— Très-volontiers, reprit l’autre manant ; Mais tu sais bien que notre ménagère Est la plus belle : or çà, sire Oudinet, Sera-ce trop, s’il donne son mulet
Pour le retour ? — Mon mulet ? Eh ! parguenne, Dit le premier des villageois susdits, Chacune vaut en ce monde son prix ; La mienne ira but à but pour la tienne :
On ne regarde aux femmes de si près. Point de retour, vois-tu, compère Étienne. Mon mulet, c’est… c’est le roi des mulets. Tu ne devrais me demander mon âne
Tant seulement : troc pour troc ; touche là ! » Sire Oudinet, raisonnant sur cela, Dit : « Il est vrai que Tiennette a sur Jeanne De l’avantage, à ce qu’il semble aux gens ;
Mais le meilleur de la bête, à mon sens, N’est ce qu’on voit : femmes ont maintes choses Que je préfère, et qui sont lettres closes ; Femmes aussi trompent assez souvent ;
Jà ne les faut éplucher trop avant. Or sus, voisins, faisons les choses nettes. Vous ne voulez chat en poche donner, Ni l’un ni l’autre ; allons donc confronter
Vos deux moitiés comme Dieu les a faites. « L’expédient ne fut goûté de tous. Trop bien voilà messieurs les deux époux Qui sur ce point triomphent de s’étendre :
Tiennette n’a ni suros ni malandre, Dit le second. — Jeanne, dit le premier, A le corps net comme un petit denier ; Ma foi ! c’est bâme. — Et Tiennette est ambroise,
Dit son époux : telle je la maintien. » L’autre reprit : « Compère, tiens-toi bien ; Tu ne connois Jeanne ma villageoise ? Je t’avertis qu’à ce jeu… m’entends-tu ? »
L’autre manant jura : « Par la vertu ! Tiennette et moi, nous n’avons qu’une noise : C’est qui des deux y sait de meilleurs tours ; Tu m’en diras quelques mots dans deux jours.
À toi compère ! » Et de prendre la tasse, Et de trinquer.Allons, sire Oudinet, À Jeanne, top ! puis à Tiennette, mâsse ! » Somme qu’enfin la soute du mulet
Fut accordée, et voilà marché fait. Notre notaire assura l’un et l’autre, Que tels traités alloient leur grand chemin. Sire Oudinet étoit un bon apôtre,
Qui se fit bien payer son parchemin. Par qui payer ? Par Jeanne et par Tiennette : Il ne voulut rien prendre des maris. Les villageois furent tous deux d’avis
Que pour un temps la chose fût secrète ; Mais il en vint au curé quelque vent. Il prit aussi son droit : je n’en assure, Et n’y étois ;’mais la vérité pure
Est que curés y manquent peu souvent. Le clerc, non plus, ne fit du sien remise : Rien ne se perd entre les gens d’Église. Les permuteurs ne pouvoient bonnement
Exécuter un pareil changement Dans le village, à moins que.de scandale : Ainsi bientôt l’un et l’autre détale, Et va planter le piquet en un lieu
Où tout fut bien d’abord, moyennant Dieu. C’étoit plaisir que de les voir.ensemble. Les femmes même, à l’envi des maris, S’entre-disoient en leurs menus devis :
Bon fait troquer, commère ; à ton avis ? Si nous troquions de valet ? Que t’en semble ? » Ce dernier troc, s’il se fit, fut secret. L’autre d’abord eut un très-bon effet ;
Le premier mois, très-bien ils s’en trouvèrent : Mais à la fin nos gens se dégoûtèrent. Compère Étienne, ainsi qu’on peut penser, Fut le premier des deux à se lasser,
Pleurant Tiennette : il y perdoit sans doute. Compère Gille eut regret à sa soute, Il ne voulut retroquer toutefois. Qu’en avint-il ? Un jour, parmi les bois,
Étienne vit toute fine seulette, Près d’un ruisseau, sa défunte Tiennette, Qui, par hasard, dormoit sous la coudrette. Il s’approcha, l’éveillant en sursaut.
Elle, du troc, ne se souvint pour l’heure, Dont le galant, sans plus longue demeure, En vint au point. Bref, ils firent le saut. Le conte dit qu’il la trouva meilleure
Qu’au premier jour. — Pourquoi cela ? — Pourquoi ? Belle demande ! En l’amoureuse loi, Pain qu’on dérobe et qu’on mange en cachette Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète :
Je m’en rapporte aux plus savants que moi. Il faut pourtant que la chose soit vraie, Et qu’après tout, Hyménée et l’Amour Ne soient pas gens à cuire en même four :
Témoin l’ébat qu’on prit sous la coudraie. On y fit chère ; il ne s’y servit plat, Où maître Amour, cuisinier délicat, Et plus savant que n’est maître Hyménée,
N’eût mis la main. Tiennette retournée, Compère Étienne, homme neuf en ce fait, Dit à part soi :Gille a quelque secret ; J’ai retrouvé Tiennette plus jolie
Qu’elle ne fut onc en jour de sa, vie. Reprenons-la, faisons tour de Normand ; Dédisons-nous ; usons du privilège, « Voilà l’exploit qui trotte incontinent,
Aux fins de voir le troc et changement Déclaré nul, et cassé nettement. Gille, assigné, de son mieux se défend. Un promoteur intervient pour le siège
Épiscopal, et vendique le cas. Grand bruit partout, ainsi que d’ordinaire ; Le Parlement évoque à soi l’affaire. Sire Oudinet, le faiseur de contrats,
Est amené ; l’on l’entend sur la chose. Voilà l’état où l’on dit qu’est la cause ; Car c’est un fait arrivé depuis peu. Pauvre ignorant que le compère Étienne !
Contre ses fins, cet homme, en premier lieu Va de droit fil ; car, s’il prit à ce jeu Quelque plaisir, c’est qu’alors la chrétienne N’étoit à lui : le bon sens vouloit donc
Que, pour toujours, il la laissât à Gille ; Sauf la coudraie, où Tiennette, dit-on, Alloit souvent en chantant sa chanson : L’y rencontrer étoit chose facile ;
Et supposé que facile ne fût, Falloit qu’alors son plaisir d’autant crût. Mais allez-moi prêcher cette doctrine À des manants ! Ceux-ci pourtant avaient
Fait un bon four, et très-bien s’en trouvaient, Sans le dédit ; c’étoit pièce assez fine Pour en devoir l’exemple à d’autres gens. J’ai grand regret de n’en avoir les gants,
Et dis parfois, alors que j’y rumine : Auroit-on pris des croquants pour troquants, En fait de femme ? Il faut être honnête homme Pour s’aviser d’un pareil changement.
Or n’est l’affaire allée en cour de Rome ; Trop bien est-elle au sénat de Rouen. Là le notaire aura du moins sa gamme, En plein bureau : Dieu gard’sire Oudinet
D’un rapporteur barbon et bien en femme, Qui fasse aller la chose du bonnet !
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