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1668

LES OIES DE FRÈRE PHILIPPE

Jean de La Fontaine

Je dois trop au beau sexe, il me fait trop d’honneur De lire ces récits, si tant est qu’il les lise. Pourquoi non ? C’est assez qu’il condamne en son cœur Celles qui font quelque sottise.

Ne peut-il pas, sans qu’il le dise, Rire sous cape de ces tours, Quelque aventure qu’il y trouve ? S’ils sont faux, ce sont vains discours,

S’ils sont vrais, il les désapprouve. Iroit-il, après tout, s’alarmer sans raison Pour un peu de plaisanterie ? Je craindrais bien plutôt que la cajolerie

Ne mît le feu dans la maison. Chassez les soupirants, belles ; souffrez mon livre : Je réponds de vous corps pour corps. Mais pourquoi les chasser ? Ne sauroit-on bien vivre,

Qu’on ne s’enferme avec les morts ? Le monde ne vous connoît guères, S’il croit que les faveurs sont chez vous familières. Non pas que les heureux amants

Soient ni phénix ni corbeaux blancs ; Aussi, ne sont-ce fourmilières. Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons. J’ai servi des beautés de toutes les façons :

Qu’ai-je gagné ? Très-peu de chose ; Rien. Je m’aviserois, sur le tard, d’être cause Que la moindre de vous commît le moindre mal ! Contons ; mais contons bien, c’est le point principal,

C’est tout ; à cela près, censeurs, je vous conseille De dormir comme moi sur l’une et l’autre oreille. Censurez, tant qu’il vous plaira, Méchants vers et phrases méchantes :

Mais pour bons tours, laissez-les là, Ce sont choses indifférentes ; Je n’y vois rien de périlleux. Les mères, les maris, me prendront aux cheveux,

Pour dix ou douze contes bleus ! Voyez un peu la belle affaire ! Ce que je n’ai pas fait, mon livre irait le faire ! Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté.

Mais je voudrais m’être acquitté De cette grâce par avance. Que puis-je faire, en récompense ? Un conte où l’on va voir vos appas triompher :

Nulle précaution ne les put étouffer. Vous auriez surpassé le printemps et l’aurore Dans l’esprit d’un garçon ; si, dès ses jeunes ans, Outre l’éclat des cieux et les beautés des champs,

Il eût vu les vôtres encore. Aussi, dès qu’il les vit, il en sentit les coups ; Vous surpassâtes tout : il n’eut d’yeux que pour vous ; Il laissa les palais ; enfin votre personne,

Lui parut avoir plus d’attraits Que n’en auroient, à beaucoup près, Tous les joyaux de la couronne. On l’avoit, dès l’enfance, élevé dans un bois.

Là, son unique compagnie Consistoit aux oiseaux ; leur aimable harmonie Le désennuyoit quelquefois. Tout son plaisir étoit cet innocent ramage ;

Encor ne pouvoit-il entendre leur langage. En une école si sauvage, Son père l’amena, dès ses plus tendres ans. Il venait de perdre sa mère ;

Et le pauvre garçon ne connut la lumière, Qu’afin qu’il ignorât les gens. Il ne s’en figura, pendant un fort long temps, Point d’autres que les habitants

De cette forêt, c’est-à-dire Que des loups, des oiseaux, enfin ce qui respire Pour respirer sans plus et ne songer à rien. Ce qui porta son père à fuir tout entretien,

Ce furent deux raisons, ou mauvaises, ou bonnes : L’une, la haine des personnes ; L’autre, la crainte ; et, depuis qu’à ses yeux Sa femme disparut, s’envolant dans les cieux,

Le monde lui fut odieux ; Las d’y gémir et de s’y plaindre, Et partout des plaintes ouïr, Sa moitié le lui fit par son trépas haïr,

Et le reste des femmes craindre. Il voulut être ermite, et destina son fils À ce même genre de vie. Ses biens aux pauvres départis,

Il s’en va seul, sans compagnie Que celle de ce fils, qu’il portoit dans ses bras : Au fond d’une forêt il arrête ses pas. (Cet homme s’appeloit Philippe, dit l’histoire).

Là, par un saint motif, et non par humeur noire, Notre ermite nouveau cache avec très-grand soin Cent choses à l’enfant, ne lui dit près ni loin Qu’il fût au monde aucune femme,

Aucuns désirs, aucun amour ; Au progrès de ses ans réglant en ce séjour La nourriture de son âme. À cinq, il lui nomma des fleurs, des animaux,

L’entretint de petits oiseaux, Et, parmi ce discours aux enfants agréable, Mêla des menaces du diable, Lui dit qu’il étoit fait d’une étrange façon.

La crainte est aux enfants la première leçon. Les dix ans expirés, matière plus profonde Se mit sur le tapis : un peu de l’autre monde Au jeune enfant fut révélé,

Et de la femme point parlé. Vers quinze ans, lui fut enseigné, Tout autant que l’on put, l’Auteur de la nature, Et rien touchant la créature.

Ce propos n’est alors déjà plus de saison Pour ceux qu’au monde on veut soustraire ; Telle idée, en ce cas, est fort peu nécessaire. Quand ce fils eut vingt ans, son père trouva bon

De le mener à la ville prochaine. Le vieillard, tout cassé, ne pouvoit plus qu’à peine Aller querir son vivre : et, lui mort, après tout, Que feroit ce cher fils ? Comment venir à bout

De subsister, sans connoître personne ? Les loups n’étoient pas gens qui donnassent l’aumône. Il savoit bien que le garçon N’auroit de lui pour héritage

Qu’une besace et qu’un bâton : C’étoit un étrange partage. Le père, à tout cela, songeoit sur ses vieux ans. Au reste, il étoit peu de gens

Qui ne lui donnassent la miche. Frère Philippe eût été riche, S’il eût voulu. Tous les petits enfants Le connoissoient, et, du haut de leur tête,

Ils crioient : APPRÊTEZ LA QUÊTE ! VOILA FRÈRE PHILIPPE ! Enfin, dans la cité, Frère Philippe souhaité Avoit force dévots, de dévotes pas une,

Car il n’en vouloit point avoir. Sitôt qu’il crut son fils ferme dans son devoir, Le pauvre homme le mène voir Les gens de bien, et tente la fortune.

Ce ne fut qu’en pleurant qu’il exposa ce fils. Voilà nos ermites partis ; Ils vont à la cité, superbe, bien bâtie, Et de tous objets assortie :

Le prince y faisoit son séjour. Le jeune homme, tombé des nues, Demandoit : « Qu’est-ce là ? — Ce sont des gens de cour. — Et là ? — Ce sont palais. — Ici ? — Ce sont statues… »

Il considéroit tout, quand de jeunes beautés Aux yeux vifs, aux traits enchantés, Passèrent devant lui. Dès lors, nulle autre chose Ne put ses regards attirer.

Adieu palais, adieu ce qu’il vient d’admirer ! Voici bien pis, et bien une autre cause D’étonnement ! Ravi comme en extase à cet objet charmant,

Qu’est-ce là, dit-il à son père, Qui porte un si gentil habit ? Comment l’appelle-t-on ? « Ce discours ne plut guère Au bon vieillard, qui répondit :

C’est un oiseau qui s’appelle oie. — O l’agréable oiseau ! dit le fils plein de joie. Oie ! hélas ! chante un peu, que j’entende ta voix ? Peut-on point un peu te connoître ?

Mon père, je vous prie et mille et mille fois, Menons-en une en notre bois : J’aurai soin de la faire paître. »

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