Skip to content
1668

LES LUNETTES

Jean de La Fontaine

J’avois juré de laisser là les nonnes : Car, que toujours on voie en mes écrits Même sujet et semblables personnes, Cela pourroit fatiguer les esprits.

Ma muse met guimpe sur le tapis ; Et puis, quoi ? guimpe, et puis guimpe sans cesse, Bref, toujours guimpe, et guimpe sous la presse. C’est un peu trop. Je veux que les nonnains

Fassent les tours en amour les plus fins ; Si ne faut-il, pour cela, qu’on épuise Tout le sujet. Le moyen ! C’est un fait Par trop fréquent ; je n’aurois jamais fait :

Il n’est greffier dont la plume y suffise. Si j’y tâchois, on pourroit soupçonner Que quelque cas m’y feroit retourner, Tant sur ce point mes vers font de rechutes.

Toujours souvient à Robin de ses flûtes. Or, apportons à cela quelque fin ; Je le prétends, cette tâche ici faite. Jadis s’étoit introduit un blondin

Chez des nonnains, à titre de fillette. Il n’avoit pas quinze ans, que tout ne fût ; Dont le galant passa pour sœur Colette, Auparavant que la barbe lui crût.

Cet entre-temps ne fut sans fruit : le sire L’employa bien ; Agnès en profila. Las ! quel profit ! J’eusse mieux fait de dire Qu’à sœur Agnès malheur en arriva.

Il lui fallut élargir sa ceinture, Puis mettre au jour petite créature Qui ressembloit comme deux gouttes d’eau, Ce dit l’histoire, à la sœur jouvenceau.

Voilà scandale et bruit dans l’abbaye : « D’où cet enfant est-il plus ? Comme a-t-on, Disoient les sœurs en riant, je vous prie, Trouvé céans ce petit champignon ?

Si se n’est-il, après tout, fait lui-même » La prieure est en un courroux extrême : Avoir ainsi souillé cette maison ! Bientôt on mit l’accouchée en prison ;

Puis il fallut faire enquête du père. Comment est-il entré ? Comment sorti ? Les murs sont hauts, antique la tourière, Double la grille, et le tour très-petit.

« Seroit-ce point quelque garçon en fille ? Dit la prieure, et, parmi nos brebis, N’aurions-nous point, sous de trompeurs habits, Un jeune loup ? Sus, qu’on se déshabille !

Je veux savoir la vérité du cas. » Qui fut bien pris ? Ce fut la teinte ouaille : Plus son esprit à songer se travaille, Moins il espère échapper d’un tel pas.

Nécessité, mère de stratagème, Lui fit… — : Eh bien ? — Lui fit en ce moment Lier… — Eh quoi ? — Foin ! je suis court moi-même. Où prendre un mot qui dise honnêtement

Ce que lia le père de l’enfant ? Comment trouver un détour suffisant Pour cet endroit ? Vous avez ouï dire Qu’au temps jadis le genre humain avoit

Fenêtre au corps, de sorte qu’on pouvoit Dans le dedans tout à son aise lire : Chose commode aux médecins d’alors. Mais si d’avoir une fenêtre au corps

Étoit utile, une au cœur, au contraire, Ne l’étoit pas, dans les femmes surtout ; Car le moyen qu’on pût venir à bout De rien cacher ? Notre commune mère,

Dame Nature, y pourvut sagement Par deux lacets de pareille mesure. L’homme et la femme eurent également De quoi fermer une telle ouverture.

La femme fut lacée un peu trop dru : Ce fut sa faute ; elle-même en fut cause, N’étant jamais à son gré trop bien close. L’homme au rebours ; et le bout du tissu

Rendit en lui la nature perplexe. Bref, le lacet à l’un et l’autre sexe Ne put cadrer, et se trouva, dit-on, Aux femmes court, aux hommes un peu long.

Il est facile à présent qu’on devine Ce que lia notre jeune imprudent : C’est ce surplus, ce resté de machine, Bout de lacet aux hommes excédant.

D’un brin de fil il l’attacha, de sorte Que tout sembloit aussi plat qu’aux nonnains ; Mais, fil ou soie, il n’est.bride assez forte Pour contenir ce que bientôt je crains.

Qui ne s’échappe. Amenez-moi des saints ; Amenez-moi, si vous voulez, des anges ; Je les tiendrai créatures étranges, Si vingt nonnains, telles qu’on les vit lors,

Ne font trouver à leur esprit un corps : J’entends nonnains ayant tous les trésors De ces trois sœurs dont la fille de l’onde Se fait servir ; chiches et fiers appas

Que le soleil ne voit qu’au Nouveau-Monde ; Car celui-ci ne les lui montre pas. La prieure a sur son nez des lunettes, Pour ne juger du cas légèrement.

Tout à l’entour sont debout vingt nonnettes, En un habit que vraisemblablement N’avoient pas fait les tailleurs du couvent. Figurez-vous la question qu’au sire

On donna lors : besoin n’est de le dire. Touffes de lis, proportion du corps, Secrets appas, embonpoint, et peau fine, Fermes tetons, et semblables ressorts,

Eurent bientôt fait jouer la machine : Elle échappa, rompit le fil d’un coup, Comme un coursier qui romproit son licou, Et sauta droit au nez de la prieure,

Faisant voler lunettes tout à l’heure Jusqu’au plancher. Il s’en fallut bien peu Que l’on ne vît tomber la lunetière. Elle ne prit cet accident en jeu.

L’on tint chapitre, et, sur cette matière, Fut raisonné longtemps dans le logis. Le jeune loup fut aux vieilles brebis Livré d’abord. Elles vous l’empoignèrent,

À certain arbre en leur cour l’attachèrent, Ayant le nez devers l’arbre tourné, Le dos à l’air avec toute la suite. Et, cependant que la troupe maudite

Songe comment il sera guerdonné, Que l’une va prendre dans les cuisines Tous les balais, et que l’autre s’en court À l’arsenal où sont les disciplines ;

Qu’une troisième enferme à double tour Les sœurs qui sont jeunes et pitoyables ; Bref, que le sort, ami du marjolet, Écarte ainsi toutes les détestables :

Vient un meunier monté sur son mulet, Garçon carré, garçon couru des filles, Bon compagnon, et beau joueur de quilles. « Oh ! oh ! dit-il, qu’est-ce là que je voi ?

Le plaisant saint ! Jeune homme, je te prie, Qui t’a mis là ? Sont-ce ces sœurs ? Dis-moi : Avec quelqu’une as-tu fait la folie ? Te plaisoit-elle ? Étoit-elle jolie ?

Car, à te voir, tu me portes, ma foi, (Plus je regarde et mire ta personne) Tout le minois d’un vrai croqueur de nonnes. » L’autre répond : « Hélas ! c’est le rebours ;

Ces nonnes m’ont en vain prié d’amours : Voilà mon mal. Dieu me doint patience ! Car de commettre une si grande offense, J’en fais scrupule, et fût-ce pour le roi,

Me donnât-on aussi gros d’or que moi. » Le meunier rit : et, sans autre mystère, Vous le délie, et lui dit : « Idiot, Scrupule ! toi qui n’es qu’un pauvre hère !

C’est bien à nous qu’il appartient d’en faire ! Notre curé ne seroit pas si sot. Vile, fuis-t’en, m’ayant mis en ta place ; Car, aussi bien, tu n’es pas, comme moi,

Franc du collier, et bon pour cet emploi : Je n’y veux point de quartier ni de grâce. Viennent ces sœurs ! Toutes, je te répond, Verront beau jeu, si la corde ne rompt. »

L’autre deux fois ne se le fait redire ; Il vous l’attache, et puis lui dit adieu. Large d’épaule, on auroit vu le sire Attendre nu les nonnains en ce lieu.

L’escadron vient, porte en guise de cierges Gaules et fouets, procession de verges, Qui fit la ronde à l’entour du meunier, Sans lui donner le temps de se montrer,

Sans l’avertir, « Tout beau, dit-il, mesdames, Vous vous trompez ; considérez-moi bien : Je ne suis pas cet ennemi des femmes, Ce scrupuleux qui ne vaut rien à rien.

Employez-moi ; vous verrez des merveilles : Si je dis faux, coupez-moi les oreilles. D’un certain jeu je viendrai bien à bout : Mais quant au fouet, je n’y vaux rien du tout.

— Qu’entend ce rustre, et que nous veut-il dire ? S’écria lors une de nos sans-dents : Quoi ! tu n’es pas notre faiseur d’enfant ? Tant pis pour toi ! Tu paieras pour le sire :

Nous n’avons pas telles armes en main, Pour demeurer en un si beau chemin. Tiens, tiens, voilà l’ébat que l’on désire ! » À ce discours, fouets de rentrer en jeu

Verges d’aller, et non pas pour un peu ; Meunier de dire en langue intelligible, Crainte de n’être assez bien entendu : « Mesdames, je… ferai tout mon possible,

Pour m’acquitter de ce qui vous est dû. » Plus il leur tient des discours de la sorte, Plus la fureur de l’antique cohorte Se fait sentir. Longtemps il s’en souvint.

Pendant qu’on donne au maître l’anguillade, Le mulet fait sur l’herbette gambade. Ce qu’à la fin l’un et l’autre devint, Je ne le sais, ni ne m’en mets en peine :

Suffît d’avoir sauvé le jouvenceau. Pendant un temps, les lecteurs, pour douzaine De ces nonnains au corps gent et si beau, N’auroient voulu, je gage, être en sa peau.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LES LUNETTES · Jean de La Fontaine · Poetry Cove