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1678

LES DEUX RATS, LE RENARD ET L'ŒUF

Jean de La Fontaine

Deux rats cherchoient leur vie ; ils trouvèrent un œuf. Le dîner suffisoit à gens de cette espèce : Il n'étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf. Pleins d'appétit et d'allégresse,

Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part, Quand un quidam parut : c'étoit maître renard, Rencontre incommode et fâcheuse ; Car comment sauver l'œuf ? le bien empaqueter ;

Puis des pieds de devant ensemble le porter, Ou le rouler, ou le traîner : C'étoit chose impossible autant que hasardeuse. Nécessité l'ingénieuse

Leur fournit une invention. Comme ils pouvoient gagner leur habitation, L'écornifleur étant à demi-quart de lieue, L'un se mit sur le dos, prit l'œuf entre ses bras ;

Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas, L'autre le traîna par la queue. Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, Que les bêtes n'ont point d'esprit !

Pour moi, si j'en étois le maître, Je leur en donnerois aussi bien qu'aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ? Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître.

Par un exemple tout égal, J'attribuerois à l'animal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort :

Je subtiliserois un morceau de matière Que l'on ne pourroit plus concevoir sans effort, Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor

Que le feu ; car, enfin, si le bois fait la flamme, La flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'âme Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l'or Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage

Capable de sentir, juger, rien davantage, Et juger imparfaitement ; Sans qu'un singe jamais fît le moindre argument. À l'égard de nous autres hommes,

Je ferois notre lot infiniment plus fort ; Nous aurions un double trésor : L'un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes, Sages, fous, enfants, idiots,

Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux ; L'autre, encore une autre âme, entre nous et les anges Commune en un certain degré ; Et ce trésor à part créé

Suivroit parmi les airs les célestes phalanges, Entreroit dans un point sans en être pressé, Ne finiroit jamais, quoique ayant commencé : Choses réelles, quoique étranges.

Tant que l'enfance dureroit, Cette fille du ciel en nous ne paroîtroit Qu'une tendre et foible lumière : L'organe étant plus fort, la raison perceroit

Les ténèbres de la matière, Qui toujours envelopperoit L'autre âme imparfaite et grossière.

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