L’amitié, de tous temps, fut le lien des hommes ; De tous temps, on a vu des illustres amis Se tenir plus qu’ils ne s’étoient promis, Et pour de petits prêts rendre de grosses sommes.
Mais l’on n’est pas toujours heureux, Lorsque l’on est si généreux : Car celui qui, par pure offrande, Donne plus qu’on ne lui demande,
Est fort sujet à recevoir Bien plus qu’il ne vouloit avoir : Témoin compère George et le compère Blaise, Qui n’eurent pas sujet d’être fort aise
Des avis qu’ils s’étoient donnés, Dont ils furent fort étonnés Et dont ils eurent de la honte. Je vais vous en faire le conte.
Les filles bien souvent se dérangent un peu, Surtout à certain âge où le sang leur petille, Où dans le front les yeux leur brille, Enfin lorsque l’amour leur fait sentir son feu.
Compère Blaise en avoit une, Qui cherchoit déjà sa fortune, Et qui mangeoit des yeux les venants et allants, Pour se procurer des galants,
Non pas de ceux desquels on joue à la toupie, Mais dont l’on joue à d’autres jeux Que savent bien les amoureux. Elle s’acquit enfin un drôle vigoureux
Et qui n’avoit pas la roupie. George s’en aperçut, et les vit plusieurs fois Qui s’entre-chatouilloient les doigts. Il crut devoir en avertir le père :
« Je suis trop votre ami, lui dit-il, mon compère, Pour ne pas vous donner avis De tout ce qui vous touche et qui peut avoir suite : Votre fille a plusieurs amis ;
Mais surtout un, qu’il faudra qu’elle évite : Richard est riche ; il n’est que trop bien fait ; Mais ce n’est pas là votre fait, Car vous savez bien que ce drille
N’est pas dans le dessein d’épouser votre fille : Elle n’est pas de sa condition ; Vous devriez empêcher la conversation. J’ai pourtant aperçu qu’elle en étoit coiffée :
Richard pourrait avoir été trouver la fée Pour un philtre amoureux, pour un sort, que sait-on ? Il est bon d’écouter le vieux Qu’en dira-t-on ; Votre fille est coquette un peu, ne vous déplaise.
— Grand merci de l’avis, répond compère Blaise, Je suivrai vos conseils. » A quelques jours de là, Blaise rencontra George, et ainsi lui parla : « Vous m’avez averti des amours de ma fille ;
Je vous suis obligé des soins de ma famille ; Et je serois ingrat, en ne vous disant pas Un certain cas Qui grandement vous touche ; Mais je crains bien qu’aussi vous ne preniez la mouche ;
Car, en effet, Il n’est plus de remède, et le mal est tout fait. — Non, parlez hardiment, dit le compère George ; Je n’en sonnerai mot, ou le diable m’égorge !
— Puisque vous me le permettez, Dit Blaise, et que vous me promettez De n’en avoir jamais contre moi de rancune, Je vous dirai, sans fourbe aucune,
Que Jeanne vous a fait gros oiseau du printemps. Chez la grosse Cateau, souvent, à la maraude, Elle s’en va prendre ses passe-temps. Vous connoissez bien la ribaude ?
Mettez-y l’ordre, ou bien vous vous déshonorez, Je vous en avertis, compère. — Vous en avez menti, répond George en colère, Et vous me prouverez
Que ma femme a hanté chez une maquerelle, Ou vous éprouverez La vigueur de mon bras ! — Vous me cherchez querelle, Dit Blaise, et vous fâchez, contre votre serment ?
Si je la vis moi-même avecque son amant, Que direz-vous ? Pour un époux, Cela passe le mot pour rire.
Il faut me le prouver et me le faire dire ; Autrement, point d’amis. Je suis d’un autre avis, Et si vous voulez faire
Ce que je vous dirai, dès celte même nuit, Elle-même fera le détail de l’affaire, Et nous éviterons, le bruit. — Je le veux, » répond George. Et s’étant bien instruit
Du personnage qu’il doit faire, Ils attendent la nuit Pour découvrir tout le mystère. Blaise se cache sous le lit,
Avant que Jeanne fût couchée ; Jeanne vient et se couche, et son époux, aussi ; Mais d’une posture fâchée, Comme un homme plein de souci :
Il lui tourne le dos, soupire, crache, tousse ; Elle veut l’embrasser, il la repousse. Qu’avez-vous donc, mon cher époux ? Vous trouveriez-vous mal ? Vous prenez des airs mornes !
Va, n’augmente pas mon courroux, Ou je pourrois passer les bornes, Et te rouer de mille coups ! Eh ! quoi donc ? Êtes-vous jaloux ?
Je suis bien pis, car j’ai des cornes, Puisque tu cours le guilledou. Quoi ! mon époux, êtes-vous fou ? C’est toi, mordieu ! sur ma parole,
Qui n’es qu’une impudique folle ! Chez la grosse Cateau, vas-tu pas au bocan ? Ah ! comment ? Quoi ? Avec qui ? Quand ? Je n’y fus jamais de ma rie.
Je suis une femme d’honneur… Je vous défie De me nommer le rapporteur ? Jures-en donc, mais de la bonne sorte ?
Non, je n’y fus jamais, ou le diable m’emporte ! Menteuse ! Après un tel serment, Oserois-tu tant seulement Aller d’ici jusqu’à la porte.
Oui-da, j’y vais, tout de ce pas. » Cela dit, elle met un de ses pieds à bas, D’une effronterie incroyable ; Blaise saisit la jambe, et l’empoigne bien fort ;
Elle, plus pâle que la mort, Se croit entre les mains du diable, Saule au cou du mari, lui demande pardon, S’accroche à lui, le mouille de ses larmes,
Car c’étoient là les seules armes Qu’elle avoit pour sortir des griffes du démon Et de ses cruelles alarmes. « Hélas ! dit-elle en rehaussant sa voix,
Je n’y fus jamais qu’une fois ; Encor, n’y fus-je pas trop aise ! J’y pris peu de contentement ; Et j’y allois tant seulement
Pour tenir compagnie à la femme de Blaise, Qui tous les jours y va pour y voir son amant. » Jugez un peu de la surprise Du pauvre Blaise sous le lit,
Quand clairement il entendit Ce que la commère avoit dit ! Le cœur lui faut : il lâche prise ; Lors, Jeanne délivrée approche son époux,
Le caresse, le baise, et tendrement l’embrasse : « Mon mari, raccommodons-nous ? Une première faute est digne d’une grâce ; Je n’aimerai jamais que vous
Dans tout le reste de ma vie. Pardonnez-moi, je vous en prie ! » Cependant George est toujours sourd, Et dès le matin qu’il fit jour,
L’on vit l’un et l’autre compère S’accoster de grande colère : George dit : « Qu’aviez-vous sur ma femme à chercher ? — Et vous, répondit Blaise, à rechercher
Sur la conduite de mes filles ? Laissons les secrets des familles ; J’en tiens bien plus que vous ! Cependant vengeons-nous
Sur la grosse Cateau, qui tient bordel infâme ; Il faut couper le nez de cette sale dame ? Allons, je le veux bien. Mais attendez, n’en faisons rien :
Un procès, on nous pourrait faire. Allons plutôt au commissaire ; Nous lui conterons notre affaire ; Il réparera notre honneur.
Allons chercher un procureur ; Disons-lui nos raisons. Oui-da, je vous en prie, Faut-il à tant de gens dire notre infamie ?
Croyez-moi, nous ferons bien mieux De laisser la vengeance aux dieux, Pour ne pas apprêter au public à médire, Et de nous à s’en rire :
Car vous savez bien qu’en tel cas Le voisin ne s’épargne pas. Il faut mettre en repos nos âmes Sur la conduite de nos femmes.
Allons-nous-en, ne disons rien ;Allons-nous-en, ne disons rien ; Car j’ai lu d’autrefois, dans certaine sentence Ou traité de l’art de prudence, Qu’en tel cas le meilleur est de ne dire mot ;
Car qui de son malheur a pleine connaissance, S’il se tait, est cocu ; s’il éclate, est un sot. »
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