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1668

LE TABLEAU

Jean de La Fontaine

On m’engage à conter d’une manière honnête Le sujet d’un de ces tableaux Sur lequel on met des rideaux ; Il me faut tirer dé ma tête

Nombre de traits nouveaux, piquants et délicats, Qui disent et ne disent pas, Et qui soient entendus, sans notes, Des Agnès même, les plus sottes.

Ce n’est pas coucher gros : ces extrêmes Agnès Sont oiseaux qu’on ne vit jamais. Toute matrone sage, à ce que dit Catulle, Regarde volontiers le gigantesque don

Fait au fruit de Vénus par la main de Junon : À ce plaisant objet, si quelqu’une recule, Cette quelqu’une dissimule. Ce principe posé, pourquoi plus de scrupule,

Pourquoi moins de silence aux oreilles qu’aux yeux ? Puisqu’on le veut ainsi, je ferai de mon mieux : Nuls traits à découvert n’auront ici de place ; Tout y sera voilé, mais de gaze, et si bien

Que je crois qu’on n’en perdra rien. Qui pense finement et s’exprime avec grâce, Fait tout passer ; car tout passe ; Je l’ai cent fois éprouvé :

Quand le mot est bien trouvé, Le sexe, en sa faveur, à la chose pardonne ; Ce n’est plus elle alors, c’est elle encor pourtant ; Vous ne faites rougir personne,

Et tout le monde vous entend. J’ai besoin aujourd’hui de cet art important. Pourquoi ? me dira-t-on, puisque sur ces merveilles Le sexe porte l’oeil sans toutes ces façons ?

Je réponds à cela : Chastes sont ses oreilles, Encor que les yeux soient fripons. Je veux, quoi qu’il en soit, expliquer à des belles Cette chaise rompue, et ce rustre tombé.

Muses, venez m’aider : mais vous êtes pucelles, Au joli jeu d’amour ne sachant A ni Bé. Muses, ne bougez donc ; seulement, par bonté, Dites au dieu des vers, que dans mon entreprise

Il est bon qu’il me favorise, Et de mes mots fasse le choix, Ou je dirai quelque sottise Qui me fera donner du busque sur les doigts.

C’est assez raisonner ; venons à la peinture : Elle contient une aventure Arrivée aux pays d’Amours. Jadis la ville de Cythère

Avoit en l’un dé ses faubourgs Un monastère ; Vénus en fît un séminaire : Il étoit de nonnains, et je puis dire ainsi

Qu’il étoit de galants aussi. En ce lieu hantoient d’ordinaire Gens de cour, gens de ville, et sacrificateurs, Et docteurs,

Et bacheliers surtout. Un de ce dernier ordre Passoit dans la maison pour être des amis. Propre, toujours rasé, bien disant, et beau fils, Sur son chapeau luisant, sur son rabat bien mis,

La médisance n’eût su mordre. Ce qu’il avoit de plus charmant, C’est que deux des nonnains alternativement En tiroient maint et maint service.

L’une n’avoit quitté les atours dé novice, Que depuis quelques mois ; l’autre encor les portoit. La moins jeune à peindre comptoit Un an entier par-dessus seize :

Age propre a soutenir thèse, Thèse d’amour : le bachelier Leur avoit rendu familier Chaque point de cette science,

Et le tout par expérience. Une assignation, pleine d’impatience, Fut, un jour, par les sœurs, donnée à cet amant ; Et, pour rendre complet le divertissement,

Bacchus avec Cérès, de qui la compagnie Met Vénus en train bien souvent, Dévoient être, ce coup, de la cérémonie. Propreté toucha seule aux apprêts du régal ;

Elle sut s’en tirer avec beaucoup de grâce : Tout passa par ses mains, et le vin, et la glace, Et les carafes de cristal : On s’y seroit miré. Flore à l’haleine d’ambre

Sema de fleurs toute la chambre : Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs Formoient des lacs d’amour, et le chiffre des sœurs. Leurs cloîtrières Excellences

Aimoient fort ces magnificences : C’est un plaisir de nonne. Au reste, leur beauté Aiguisoit l’appétit aussi de son côté. Mille secrètes circonstances

De leurs corps polis et charmants Augmentoient l’ardeur des amants : Leur taille étoit presque semblable ; Blancheur, délicatesse, embonpoint raisonnable,

Fermeté ; tout charmoit, tout étoit fait au tour ; En mille endroits nichoit l’Amour, Sous une guimpe, un voile, et sous un scapulaire, Sous ceci, sous cela, que voit peu l’oeil du jour,

Si celui du galant ne l’appelle au mystère. À ces sœurs, l’enfant de Cythère Mille fois le jour s’en venoit, Les bras ouverts, et les prenoit

L’une après l’autre pour sa mère. Tel ce couple attendoit le bachelier trop lent ; Et de lui, tout en l’attendant, Elles disoient du mal, puis du bien ; puis, les belles

Imputaient son retardement À quelques amitiés nouvelles. « Qui peut le retenir ? disoit l’une. Est-ce amour ? Est-ce affaire ? Est-ce maladie ?

— Qu’il y revienne de sa vie ! Disoit l’autre ; il aura son tour. ». Tandis qu’elles cherchoient là-dessous du mystère, Passe un Mazet portant à la dépositaire

Certain fardeau peu nécessaire : Ce n’étoit qu’un prétexte ; et, selon qu’on m’a dit, Celte dépositaire, ayant grand appétit, Faisoit sa portion des talents de ce rustre,

Ténu, dans tels repas, pour un traiteur illustre. Le coquin, lourd d’ailleurs, et de très-court esprit, À la cellule se méprit : Il alla, chez les attendantes,

Frapper avec ses mains pesantes. On ouvre ; on est surpris. On le maudit d’abord, Puis, on voit que c’est un trésor. Les nonnains s’éclatent de rire.

Toutes deux commencent à dire, Comme si toutes deux s’étoient donné le mot : « Servons-nous de ce maître sot ; Il vaut bien l’autre ; que t’en semble ? »

La professe ajouta : « C’est très-bien avisé. Qu’attendions-nous ici ? Qu’il nous fût débité De beaux discours ? Non, non, ni rien qui leur ressemble. Ce pitaud doit valoir, pour le point souhaité,

Bachelier et docteur ensemble. » Elle en jugeoit très-bien : la taille du garçon, Sa simplicité, sa façon, Et le peu d’intérêt qu’en tout il sembloit prendre,

Faisoient de lui beaucoup attendre. C’étoit l’homme d’Ésope ; il ne songeoit à rien ; Mais il buvoit et mangeoit bien ; Et, si Xanthus l’eût laissé faire,

Il aurait poussé loin l’affaire. Ainsi, bientôt apprivoisé, Il se trouva tout disposé Pour exécuter sans remise

Les ordres des nonnains, les servant à leur guise Dans son office de Mazet, Dont il lui fut donné par les sœurs un brevet. Ici la peinture commence,

Nous voilà parvenus au point. Dieu des vers, ne me quitte point, J’ai recours à ton assistance ! Dis-moi pourquoi ce rustre assis,

Sans peine de sa part, et très-fort à son aise, Laisse le soin de tout aux amoureux soucis De sœur Claude et de sœur Thérèse. N’auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaise ?

Il me semble déjà que je vois Apollon Qui me dit : « Tout beau ! ces matières À fond ne s’examinent guères. » J’entends ; et l’Amour est un étrange garçon ;

J’ai tort d’ériger un fripon En maître de cérémonies. Dès qu’il entre en une maison, Règles et lois en sont bannies :

Sa fantaisie est sa raison. Le voilà qui rompt tout ; c’est assez sa coutume : Ses jeux sont violents. À terre, on vit bientôt Le galant cathedral. Ou soit, par le défaut

De la chaise un peu foible, ou soit que du pitaud Le corps ne fût pas fait de plume, Ou soit que sœur Thérèse eût chargé d’action Son discours véhément et plein d’émotion,

On entendit craquer l’amoureuse tribune : Le rustre tombe à terre en cette occasion. Ce premier point eut, par fortune, Malheureuse conclusion.

Censeurs, n’approchez point d’ici votre oeil profane. Vous, gens de bien, voyez comme sœur Claude mit Un tel incident à profit ? Thérèse, en ce malheur^ perdit la tramontane :

Claude la débusqua, s’emparant du timon. Thérèse, pire qu’un démon, Tâche à la retirer, et se remettre au trône ; Mais celle-ci n’est pas personne

À céder un poste, si doux. Soeur Claude, prenez garde à vous ! Thérèse en veut venir aux coups ; Elle a le poing levé. Qu’elle ait ! C’est bien répondre :

Quiconque est occupé comme vous, ne sent rien. Je ne m’étonne pas que vous sachiez confondre Un petit mal dans un grand bien ? Malgré la colère marquée

Sur le front de la débusquée, Claude suit son chemin ; le rustre aussi le sien ! Thérèse est mal contente, et gronde. Les plaisirs de Vénus sont sources de débats ;

Leur fureur n’a point de seconde : J’en prends à témoin les combats Qu’on vit sur la terre et sur l’onde, Lorsque Pâris à Ménélas

Ota la merveille du monde. Qu’un pitaut, faisant naître un aussi grand procès, Tînt ici lieu d’Hélène, une foi sans excès Le peut croire, et fort bien : troublez nonne en sa joie,

Vous verrez la guerre de Troie. Quoique Bellone ait part ici, J’y vois peu de corps de cuirasse ; Dame Vénus se couvre ainsi,

Quand elle entre en champ-clos avec le dieu de Thrace : Cette armure a beaucoup de grâce. Belles, vous m’entendez ; je n’en dirai pas plus : L’habit de guerre de Vénus

Est plein de choses admirables : Les Cyclopes aux membres nus Forgent peu de harnois qui lui soient comparables ; Celui du preux Achille auroit été plus beau,

Si Vulcan eût dessus gravé notre tableau. Or ai-je des nonnains mis en vers l’aventure, Mais non avec des traits dignes de l’action ; Et comme celle-ci déchoit dans la peinture,

La peinture déchoit dans ma description. Les mots et les couleurs ne sont choses pareilles ; Ni les yeux ne sont les oreilles. J’ai laissé longtemps au filet

Soeur Thérèse la détrônée : Elle eut son tour ; notre Mazet Partagea si bien sa journée, Que chacun fut content. L’histoire finit là :

Du festin, pas un mot. Je veux croire, et pour, cause, Que l’on but et que l’on mangea ; Ce fut l’intermède et la pause. Enfin tout alla bien, hormis qu’en bonne foi

L’heure du rendez-vous m’embarrasse. Et pourquoi ? Si l’amant ne vint pas, sœur Claude et sœur Thérèse Eurent, à tout le moins, de quoi se consoler ; S’il vint, on sut cacher le lourdaud et la chaise :

L’amant trouva bientôt encore à qui parler.

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