Nonnes, souffrez pour la dernière fois Qu’en ce recueil, malgré moi, je vous place. De vos bons tours les contes ne sont froids ; Leur aventure a ne sais quelle grâce
Qui n’est ailleurs ; ils emportent les voix. Encore un donc, et puis c’en seront trois. Trois ! je faux d’un ; c’en seront au moins quatre. Comptez-les bien : Mazet le compagnon ;
L’abbesse ayant besoin d’un bon garçon Pour la guérir d’un ma ! opiniâtre ; Ce conte-ci, qui n’est le moins fripon ; Quant à sœur Jeanne ayant fait un poupon,
Je ne tiens pas qu’il la faille rabattre. Les voilà tous : quatre, c’est compte rond. Vous me direz : « C’est une étrange affaire Que nous ayons tant de part en ceci ! »
Que voulez-vous ? Je n’y saurais que faire ; Ce n’est pas moi qui le souhaite ainsi. Si vous teniez toujours votre bréviaire, Vous n’auriez rien à démêler ici ;
Mais ce n’est pas votre plus grand souci. Passons donc vite à la présente histoire. Dans un couvent de nonnes fréquentoit Un jouvenceau, friand, comme on peut croire,
De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit Goût à le voir, et des yeux le couvoit, Lui sourioit, faisoit la complaisante, Et se disoit sa très-humble servante,
Qui, pour cela, d’un seul point n’avançoit. Le conte dit que Iéans il n’était Vieille ni jeune, à qui le personnage Ne fit songer quelque chose à part soi ;
Soupirs trottaient : bien voyoit le pourquoi, Sans qu’il s’en mît en peine davantage. Soeur Isabeau, seule, pour son usage, Eut le galant : elle le méritait,
Douce d’humeur, gentille de corsage, Et n’en étant qu’à son apprentissage, Belle de plus. Ainsi l’on l’envioit Pour deux raisons : son amant, et ses charmes.
Dans ses amours chacune l’épioit : Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes. Tant et si bien l’épièrent les sœurs, Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystère, En sa cellule on ouït certains mots, Certaine voix, enfin certains propos, Qui n’étoient pas sans doute en son bréviaire.
« C’est le galant, ce dit-on ; il est pris. » Et de courir ; l’alarme est aux esprits ; L’essaim frémit ; sentinelle se pose. On va conter en triomphe la chose
À mère abbesse ; et heurtant à grands coups, On lui cria : « Madame ; levez-vous ! Soeur Isabelle a dans sa chambre un homme. » Vous noterez que Madame n’étoit
En oraison, ni ne prenoit son somme ; Trop bien alors dans son lit elle avoit Messire Jean, curé du voisinage. Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage,
Elle se lève en hâte, étourdiment, Cherche son voile ; et malheureusement Dessous sa main tombe du personnage Le haut-de-chausse, assez bien ressemblant,
Pendant la nuit, quand on n’est éclairée, À certain voile aux nonnes familier, Nommé pour lors entre elles leur psautier. La voilà donc de grègues affublée.
Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef, Et s’étant fait raconter de rechef Tout le catus, elle dit irritée : « Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gâtera Notre couvent ! Si Dieu plaît, ne fera, S’il plaît à Dieu, bon ordre s’y mettra : Vous la verrez tantôt bien chapitrée, »
Chapitre donc, puisque chapitre y a ; Fut assemblé. Mère abbesse, entourée De son sénat, fit venir Isabeau, Qui s’arrosoit de pleurs tout le visage,
Se souvenant qu’un maudit jouvenceau Venoit d’en faire un différent usage. « Quoi ! dit l’abbesse, un homme dans ce lieu ! Un tel scandale en la maison de Dieu !
N’êtes-vous point morte de honte encore ? Qui vous a fait recevoir parmi nous Cette voirie ? Isabeau, savez-vous (Car désormais qu’ici l’on vous honore
Du nom de sœur, ne le prétendez pas), Savez-vous, dis-je, à quoi, dans un tel cas, Notre institut condamne une méchante ? Vous l’apprendrez, devant qu’il soit demain.
Parlez, parlez ! » Lors la pauvre nonnain, Qui jusque-là, confuse et repentante, N’osoit branler, et la vue abaissoit, Lève les yeux, par bonheur aperçoit
Le haut-de-chausse, à quoi toute la bande, Par un effet d’émotion trop grande, N’avoit pris garde, ainsi qu’on voit souvent. Ce fut hasard qu’Isabelle à l’instant
S’en aperçut. Aussitôt la pauvrette Reprend courage, et dit tout doucement : « Votre psautier a ne sais quoi qui pend ; Raccommodez-le ? » Or c’étoit l’aiguillette :
Assez souvent pour bouton l’on s’en sert. D’ailleurs, ce voile avoit beaucoup de l’air D’un haut-de-chausse ; et la jeune nonnette, Ayant l’idée encor fraîche des deux,
Ne s’y méprit : non pas que le messire Eût chausse faite ainsi qu’un amoureux. Mais à pou près ; cela devoit suffire. L’abbesse dit : « Elle ose encore rire !
Quelle insolence ! Un péché si honteux Ne la rend pas plus humble et ; plus soumise ! Veut-elle point que l’on la canonise ? Laissez mon voile, esprit de Lucifer ;
Songez, songez, petit tison d’enfer, Comme on pourra raccommoder votre âme. » Pas ne finit mère abbesse sa gamme, Sans sermonner et tempêter beaucoup.
Soeur Isabeau lui dit encore un coup : « Raccommodez votre psautier, madame ? ». Tout le troupeau se met à regarder : Jeunes de rire, et vieilles de gronder.
La voix manquant à notre sermonneuse, Qui, de son troc bien fâchée et honteuse, N’eut pas le mot à dire en ce moment, L’essaim fit voir, par son bourdonnement,
Combien rouloient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin l’abbesse dit : « Devant qu’on eût tant de voix ramassées, Il serait tard ; que chacune en son lit
S’aille remettre. À demain toute chose. » Le lendemain, ne fut tenu, pour cause, Aucun chapitre et le jour ensuivant, Tout aussi peu. Les sages du couvent
Furent d’avis que l’on se devoit taire ; Car trop d’éclat eût pu nuire au troupeau. On n’en vouloit à la pauvre ; Isabeau, Que par envie : ainsi, n’ayant pu faire
Qu’elle lâchât aux autres le morceau, Chaque nonnain, faute de jouvenceau, Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire. Les vieux amis reviennent de plus beau.
Par préciput, à notre belle on laisse Le jeune fils ; le pasteur, à l’abbesse : Et l’union alla jusques au point, Qu’on en prêtoit à qui n’en avoit point
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