Un roi lombard… (les rois de ce pays Viennent souvent s’offrir à ma mémoire) ; Ce dernier-ci, dont parle en ses écrits Maître Boccace, auteur de cette histoire,
Portoit le nom d’Agiluf en son temps. Il épousa Teudelingue la belle, Veuve du roi dernier mort sans enfants, Lequel laissa l’état sous la tutelle
De celui-ci, prince sage et prudent. Nulle beauté n’étoit alors égale À Teudelingue ; et la couche royale, De part et d’autre, étoit assurément
Aussi complète, autant bien assortie, Qu’elle fut onc, quand messer Cupidon En badinant fit choir de son brandon, Chez Agiluf, droit dessus l’écurie,
Sans prendre garde, et sans se soucier En quel endroit ; dont avec que furie Le feu se prit au cœur d’un muletier. Ce muletier étoit homme de mine,
Et démentoit en tout son origine, Bien fait et beau, même ayant du bon sens. Bien le montra ; car, s’étant de la reine Amouraché, quand il eut quelque temps
Fait ses efforts et mis toute sa peine Pour se guérir, sans pouvoir rien gagner, Le compagnon fit un tour d’homme habile. Maître ne sais meilleur pour enseigner
Que Cupidon ; l’âme la moins subtile, Sous sa férule, apprend plus en un jour, Qu’un maître ès arts en dix ans aux écoles. Aux plus grossiers, par un chemin bien court,
Il sait montrer les tours et les paroles. Le présent conte en est un bon témoin. Notre amoureux ne songeoit, près ni loin, Dedans l’abord, à jouir de sa mie.
Se déclarer de bouche ou par écrit N’étoit pas sûr. Si se mit dans l’esprit, Mourût ou non, d’en passer son envie, Puisque aussi bien plus vivre ne pouvoit ;
Et, mort pour mort, toujours mieux lui valoit, Auparavant que sortir de la vie, Éprouver tout, et tenter le hasard. L’usage étoit chez le peuple lombard,
Que quand le roi, qui faisoit lit à part, Comme tous font, vouloit avec sa femme Aller coucher, seul il se présentoit Presque en chemise, et sur son dos n’avoit
Qu’une simarre : à la porte il frappoit Tout doucement ; aussitôt une dame Ouvrait sans bruit ; et le roi lui mettoit Entre les mains la clarté qu’il portoit,
Clarté n’ayant grand’lueur ni grand’flamme. D’abord la dame éteignoit, en sortant, Celte clarté ; c’étoit le plus souvent Une lanterne, ou de simples bougies.
Chaque royaume a ses cérémonies. Le muletier remarqua celle-ci, Ne manqua pas de s’ajuster ainsi ; Se présenta comme c’étoit l’usage,
S’étant caché quelque peu le visage. La dame ouvrit, dormant plus d’à demi. Nul cas n’étoit à craindre en l’aventure, Fors que le roi ne vînt pareillement.
Mais, ce jour-là, s’étant heureusement Mis à chasser, force étoit que nature Pendant la nuit cherchât quelque repos, Le muletier, frais, gaillard et dispos,
Et parfumé, se coucha sans rien dire ; Un autre point, outre ce qu’avons dit, C’est qu’Agiluf, s’il avoit en l’esprit Quelque chagrin, soit touchant son empire,
Ou sa famille, ou pour quelque autre cas, Ne sonnoit mot en prenant ses ébats. À tout cela Teudelingue étoit faite. Notre amoureux fournit plus d’une traite
(Un muletier, à ce jeu, vaut trois rois), Dont Teudelingue entra par plusieurs fois En pensement, et crut que la colère Rendoit le prince, outre son ordinaire,
Plein de transport, et qu’il n’y songeoit pas. En ses présents le ciel est toujours juste ; Il ne départ à gens de tous états Mêmes talents. Un empereur auguste
A les vertus propres pour commander ; Un magistrat sait les points décider ;’ Au jeu d’amour le muletier fait rage. Chacun son fait ; nul n’a tout en partage.
Notre galant, s’étant diligenté, Se retira, sans bruit et sans clarté, Devant l’aurore. Il en sortoit à peine, Lorsque Agiluf alla trouver la reine,
Voulut s’ébattre et l’étonna bien fort. « Certes, monsieur, je sais bien, lui dit-elle, Que vous avez pour moi beaucoup de zèle ; Mais, de ce lieu, vous ne faites encor
Que de sortir : même, outre l’ordinaire En avez pris, et beaucoup plus qu’assez. Pour Dieu, monsieur, je vous prie, avisez Que ne soit trop ; votre santé m’est chère. »
Le roi fut sage, et se douta du tour, Ne sonna mot, descendit dans la cour, Puis de la cour entra dans l’écurie, Jugeant en lui que le cas provenoit
D’un muletier, comme l’on lui parloit. Toute la troupe étoit lors endormie, Fors le galant, qui trembloit pour sa vie. Le roi n’avoit lanterne ni bougie :
En tâtonnant, il s’approcha de tous ; Crut que l’auteur de cette tromperie Se connoîtroit au battement du pouls. Point ne faillit dedans sa conjecture ;
Et le second qu’il tâta d’aventure Étoit son homme, à qui d’émotion, Soit pour la peur, ou soit pour l’action, Le cœur battoit, et le pouls tout ensemble.
Ne sachant pas où devoit aboutir Tout ce mystère, il feignoit de dormir. Mais quel sommeil ! Le roi, pendant qu’il tremble, En certain coin va prendre des ciseaux
Dont on coupoit le crin à ses chevaux. " Faisons, dit-il, au galant une marque, Pour le pouvoir demain connoître mieux, " Incontinent, de la main du monarque,
Il se sent tondre. Un toupet de cheveux Lui fut coupé, droit vers le front du sire ; Et, cela fait, le prince se retire. Il oublia de serrer le toupet ;
Dont le galant s’avisa d’un secret Qui d’Agiluf gâta le stratagème. Le muletier alla, sur l’heure même, En pareil lieu tondre ses compagnons.
Le jour venu, le roi vit ces garçons Sans poil au front. Lors le prince, en son âme : « Qu’est ceci donc ?’Qui croiroit que ma femme Auroit été si vaillante au déduit ?
Quoi ! Teudelingue a-t-elle cette nuit Fourni d’ébats à plus de quinze ou seize ? » Autant en vit, vers le front, de tondus. « Or bien, dit-il, qui l’a fait, si se taise :
Au demeurant, qu’il n’y retourne plus ! »
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