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1668

LE MAGNIFIQUE

Jean de La Fontaine

Un peu d’esprit, beaucoup de bonne mine, Et plus encor de libéralité, C’est en amour une triple machine, Par qui maint fort est bientôt emporté,

Rocher fût-il : rochers aussi se prennent. Qu’on soit bien fait, qu’on ait quelque talent, Que les cordons de la bourse ne tiennent, Je vous le dis, la place est au galant.

On la prend bien quelquefois sans ces choses. Bon fait avoir néanmoins quelques, doses D’entendement, et n’être pas un sot. Quant à l’avare ; on le hait ; le magot

A grand besoin de bonne rhétorique : La meilleure est celle du libéral. Un Florentin, nommé le Magnifique, La possédoit en propre original.

Le Magnifique étoit un nom de guerre Qu’on lui donna ; bien l’avoit mérité : Son train de vivre ; et son honnêteté, Ses dons surtout, l’avoient, par toute terre,

Déclaré tel ; propre, bien fait, bien mis, L’esprit galant, et l’air des plus polis. Il se piqua pour certaine femelle De haut état. La conquête étoit belle :

Elle excitoit doublement le désir ; Rien n’y manquoit, la gloire et le plaisir. Aldobrandin étoit de cette dame Bail et mari…. — Pourquoi bail ? Ce mot-là

Ne me plaît point ; c’est mal dit que cela ; Car un mari ne baille point sa femme. Aldobrandin la sienne ne bailloit ; Trop bien cet homme à la ; garder veilloit

De tous ses yeux ; s’il en eût eu dix mille, Il les eût tous à ce soin occupés ; Amour le rend, quand il veut, inutile ; Ces argus-là sont fort souvent trompés.

Aldobrandin ne croyoit pas possible Qu’il le fût onc : il défioit les gens. Au demeurant, il étoit fort sensible À l’intérêt, aimoit fort les présents.

Son concurrent n’avoit encor su dire Le moindre mot à l’objet de ses vœux : On ignoroit, ce lui sembloit, ses feux, Et le surplus de l’amoureux martyre

(Car c’est toujours une même chanson). Si l’on l’eût su, qu’eût-on fait ? Que fait-on ? Jà n’est besoin qu’au lecteur je le die. Pour revenir à notre pauvre amant,

Il n’avoit su dire un mot seulement Au médecin, touchant sa maladie. Or le voilà qui tourmente sa vie, Qui va, qui vient, qui court, qui perd ses pas :

Point de fenêtre et point de jalousie Ne lui permet d’entrevoir les appas, Ni d’entr’ouïr la voix de sa maîtresse. Une fut onc semblable forteresse.

Si faudra-t-il qu’elle y vienne pourtant. Voici comment s’y prit notre assiégeant. Je pense avoir déjà dit, ce me semble, Qu’Aldobrandin homme à présents étoit ;

Non qu’il en fît, mais il en recevoit. Le Magnifique avoit un cheval d’amble, Beau, bien taillé, dont il faisoit grand cas : Il l’appeloit, à cause de son pas,

La haquenée. Aldobrandin le loue : Ce fut assez ; notre amant proposa De le troquer. L’époux s’en excusa : « Non pas, dit-il, que je ne vous avoue

Qu’il me plaît fort ; mais, à de tels marchés, Je perds toujours : » Alors le Magnifique, Qui voit le but de cette’politique, Reprit : « Eh bien, faisons mieux ; ne troquez ;

Mais, pour le prix du cheval, permettez Que, vous présent, j’entretienne Madame : C’est un désir curieux qui m’a pris. Encor faut-il que vos meilleurs amis

Sachent un peu ce qu’elle a dedans l’âme. Je vous demande un quart d’heure sans plus. » Aldobrandin, l’arrêtant là-dessus : « J’en suis d’avis ! Je livrerais ma femme !

Ma foi, mon cher, gardez votre cheval… — Quoi ! vous présent ? — Moi présent ? — Et quel mal, Encore un coup, peut-il, en la présence D’un mari fin comme vous, arriver ? »

Aldobrandin commence d’y rêver ; Et raisonnant en soi : « Quelle apparence Qu’il en mévienne, en effet, moi présent ? C’est marché sûr ; il est fol, à son dam !

Que prétend-il ? Pour plus grande assurance, Sans qu’il le sache, il faut faire défense À ma moitié de répondre au galant… Sus, dit l’époux, j’y consens ! — La distance,

De vous à nous, poursuivit notre amant, Sera réglée, afin qu’aucunement Vous n’entendiez, » Il y consent encore ; Puis, va querir sa femme en ce moment

Quand l’autre voit celle-là qu’il adore, Il se croit être en un enchantement. Les saluts faits, en un coin de la salle, Ils se vont seoir. Notre galant n’étale

Un long narré, mais vient d’abord au fait. « Je n’ai le lieu ni le temps à souhait, Commença-t-il ; puis, je tiens inutile De tant tourner ; il n’est que d’aller drait.

Partant, madame, en un mot comme en mille, Votre beauté jusqu’au vif m’a touché. Penseriez-vous que ce fût un péché, Que d’y répondre ? Ah ! je vous crois, madame,

De trop bon sens. Si j’avois le loisir, Je ferais voir par les formes ma flamme, Et vous dirois, de cet ardent désir, Tout le menu, mais que je brûle, meure,

Et m’en tourmente, et me dise aux abois, Tout ce chemin que l’on fait en six mois, Il me convient le faire en un quart d’heure. Et plus encor ; car ce n’est pas là tout :

Froid est l’amant qui ne va jusqu’au bout, Et par sottise en si beau train demeure. Vous vous taisez ! Pas un mot ! Qu’est-ce là ? Renvoierez-vous de la sorte un pauvre homme ?

Le ciel vous fit, il est vrai, ce qu’on nomme Divinité ; mais faut-il, pour cela, Ne point répondre, alors que l’on vous prie ? Je vois, je vois ; c’est une tricherie.

De votre époux : il m’a joué ce trait, Et ne prétend qu’aucune repartie Soit du marché ; mais j’y sais un secret ; Rien n’y fera, pour le sûr, sa défense.

Je saurai bien me répondre pour vous ; Puis, ce coin d’oeil, par son langage doux, Rompt, à mon sens, quelque peu le silence ? J’y lis ceci : « Ne croyez pas, monsieur, »

Que la Nature ait composé mon cœur De marbre dur. Vos fréquentes passades, Joutes, tournois, devises, sérénades, M’ont, avant vous, déclaré votre amour.

Bien loin qu’il m’ait en nul point offensée, Je vous dirai que dès le premier jour J’y répondis, et me sentis blessée Du même trait. Mais que nous sert ceci ?…

Ce qu’il nous sert ? Je m’en vais vous le dire : Étant d’accord, il faut, cette nuit-ci, Goûter le fruit de ce commun martyre, De votre époux nous venger et nous rire ;

Bref, le payer du soin, qu’il prend ici : De ces fruits-là le dernier n’est le pire. Votre jardin viendra comme de cire : Descendez-y ; ne doutez du succès.

Votre mari ne se tiendra jamais, Qu’à sa maison des champs, je vous l’assure, Tantôt il n’aille éprouver sa monture. Vos douagnas en leur premier sommeil,

Vous descendrez, sans nul autre appareil Que de jeter une robe fourrée Sur votre dos, et viendrez au jardin. De mon côté, l’échelle est préparée ;

Je monterai par la cour du voisin : Je l’ai gagné ; la rue est trop publique. Ne craignez rien… « Ah ! mon cher Magnifique, Que je vous aime, et que je vous sais gré

De ce dessein ! Venez ; je descendrai… » C’est vous qui parle. Eh ! plût au ciel, madame, Qu’on vous osât, embrasser les genoux !… Mon Magnifique, à tantôt ; votre flamme

« Ne craindra point les regards d’un jaloux. » L’amant la quitte, et feint d’être en courroux ; Puis, tout grondant : « Vous me la donnez bonne, Aldobrandin ! Je n’entendois cela.

Autant vaudrait n’être avec que personne, Que d’être avec madame que voilà. Si vous trouvez chevaux à ce prix-là, Vous les devez prendre, sur ma parole.

Le mien hennit du moins ; mais cette idole Est proprement un fort joli poisson. Or, sus, j’en tiens ; ce m’est une leçon. Quiconque veut le reste du quart d’heure,

N’a qu’à parler ; j’en ferai juste prix. » Aldobrandin rit si fort, qu’il en pleure. « Ces jeunes gens, dit-il, en leurs esprits, Mettent toujours quelque haute entreprise.

Notre féal, vous lâchez trop tôt prise ; Avec le temps, on en viendroit à bout. J’y tiendrai l’oeil ; car ce n’est pas là tout ; Nous y savons encor quelque rubrique :

Et cependant, monsieur le Magnifique, La haquenée est nettement à nous : Plus ne fera de dépense chez vous. Dès aujourd’hui, qu’il ne vous en déplaise,

Vous me verrez dessus, fort à mon aise, Dans le chemin de ma maison des champs. » Il n’y manqua, sur le soir ; et nos gens Au rendez-vous tout aussi peu manquèrent.

Dire comment les choses s’y passèrent, C’est un détail trop long ; lecteur prudent, Je m’en remets à ton bon jugement : La dame étoit jeune, fringante, et belle,

L’amant bien fait, et tous deux fort épris. Trois rendez-vous coup sur coup furent pris : Moins n’en valoit si gentille femelle. Aucun péril, nul mauvais accident,

Bons dormitifs en or comme en argent Aux douagnas, et bonne sentinelle. Un pavillon vers le bout du jardin Vint à propos : messire Aldobrandin

Ne l’avoit fait bâtir pour cet usage. Conclusion, qu’il prit en cocuage Tous ses degrés : un seul, ne lui manqua, Tant sut jouer son jeu la haquenée !

Content ne fut d’une seule journée Pour l’éprouver ; aux champs il demeura Trois jours entiers, sans douté ni scrupule. J’en connois bien qui ne sont si chanceux ;

Car ils ont femme, et n’ont cheval ni mule, Sachant de plus tout ce qu’on fait chez eux.

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