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1678

LE HÉRON - LA FILLE

Jean de La Fontaine

Un jour, sur ses longs pieds alloit je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou : Il côtoyoit une rivière. L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ;

Ma commère la carpe y faisoit mille tours Avec le brochet son compère. Le héron en eût fait aisément son profit : Tous approchoient du bord ; l'oiseau n'avoit qu'à prendre.

Mais il crut mieux faire d'attendre Qu'il eût un peu plus d'appétit : Il vivoit de régime, et mangeoit à ses heures. Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau,

S'approchant du bord, vit sur l'eau Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures. Le mets ne lui plut pas ; il s'attendoit à mieux, Et montroit un goût dédaigneux

Comme le rat du bon Horace. Moi, des tanches ! dit-il ; moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ? La tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un héron ! J'ouvrirois pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise ! Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon Qu'il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon. Ne soyons pas si difficiles : Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;

On hasarde de perdre en voulant trop gagner. Gardez-vous de rien dédaigner, Surtout quand vous avez à peu près votre compte. Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons

Que je parle : écoutez, humains, un autre conte : Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons. Certaine fille, un peu trop fière, Prétendoit trouver un mari

Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière, Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci. Cette fille vouloit aussi Qu'il eût du bien, de la naissance,

De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ! Le destin se montra soigneux de la pourvoir : Il vint des partis d'importance. La belle les trouva trop chétifs de moitié :

Quoi ! moi ! quoi ! ces gens-là ! l'on radote, je pense. À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié : Voyez un peu la belle espèce ! L'un n'avoit en l'esprit nulle délicatesse ;

L'autre avoit le nez fait de cette façon-là : C'étoit ceci, c'étoit cela ; C'étoit tout, car les précieuses Font dessus tout les dédaigneuses.

Après les bons partis, les médiocres gens Vinrent se mettre sur les rangs. Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis

Fort en peine de ma personne : Grâce à Dieu, je passe les nuits Sans chagrin, quoique en solitude. La belle se sut gré de tous ces sentiments.

L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants. Un an se passe, et deux, avec inquiétude : Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour ;

Puis ses traits choquer et déplaire ; Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire Qu'elle échappât au Temps, cet insigne larron. Les ruines d'une maison

Se peuvent réparer : que n'est cet avantage Pour les ruines du visage ! Sa préciosité changea lors de langage. Son miroir lui disoit : Prenez vite un mari.

Je ne sais quel désir le lui disoit aussi : Le désir peut loger chez une précieuse. Celle-ci fit un choix qu'on n'auroit jamais cru, Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru.

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