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1668

LE DUC D’ALBE

Jean de La Fontaine

Le due d’Albe, dit-on, homme à grand’bigotaire (J’entends parler du favori Du fameux Charles-Quint), fut d’humeur tant austère, Que l’on publie encor qu’il n’avoit jamais ri.

Si sais-je bien pourtant tout le contraire, Puisque j’ai lu, dans certain commentaire, Ou vieux grimoire D’histoire,

Qu’un jour il a ri fortement, Et je vais vous dire comment. Certain jour de fête, en décembre, Son valet, son homme de chambre,

Jeune homme à ne pas mépriser, Étant venu pour le raser, Et sa bigotaire friser, L’ayant placé bien à son aise

Sur une riche et molle chaise, Sous son menton attache un linge blanc et net, Met ses cheveux sous son bonnet, Puis descend à l’office y chercher de l’eau chaude ;

Mais il n’y trouva, ce dit-on, Ni cuisinier ni marmiton : Tous étoient allés à maraude ; Ce fut à lui d’aller au potager

Faire chauffer son eau. Pendant qu’elle y petille, Tournant la tête, au travers d’une grille Qui répond au garde-manger, Il voit certain objet qui n’est pas étranger,

Car du maître d’hôtel c’étoit l’aimable fille, Qui le fait souvent enrager. Lora, c’étoit son nom ; son humeur, fort coquette, Et Joseph lui faisoit l’amour ;

Mais la fine soubrette Lui jouoit toujours quelque tour, Lorsqu’il s’en approchoit pour lui conter fleurette. Lora, de son côté, …

Regardoit du poisson qu’on avoit apporté ; Et prenant un brochet d’une fort belle taille : « Voyez, ce dit-elle au garçon ; Voilà-t-il pas un beau poisson ?

— Il est beau, répond-il ; mais il est plein d’écailles : J’en porte un qui n’est pas ni si grand ni si gros, Mais qui n’a point plus d’écaille que d’os ; Aussi, vaut-il bien mieux… Ne crois pas que je raille ?

Il est plus savoureux que ni perdrix ni caille ; Jamais on ne peut voir un morceau si friand. — Vous avez un poisson ? dit la belle en.riant : Montrez-le-moi, je vous en prie ;

Car, de le voir, je meurs d’envie. » Joseph, sans faire de.façon, De la grille s’approche, Et, tout à côté de sa poche,

Va sortir un certain poisson, Que bientôt le brochet accroche : Ainsi Joseph fut pris par son propre hameçon. Dans ce temps, le duc d’Albe, ennuyé tant d’attendre,

S’avisa de descendre, Pour voir ce que faisoit son maraud, de garçon, Jurant entre ses dents qu’il l’alloit faire pendre ; Mais, quand il vit la plaisante façon

Dont le drôle étoit pris, d’abord il se retire, Ne pouvant s’empêcher de rire. Ainsi, cet homme tant vanté, Perdit, pour ce moment, toute sa gravité :

Aussi, dans pareille aventure, Un hypocondre eût ri, ne fût-il qu’en peinture.

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