Soyez amant, vous serez inventif ; Tour ni détour, ruse ni stratagème Ne vous faudront : le plus jeune apprentif Est vieux routier, dès le moment qu’il aime :
On ne vit onc que cette passion Demeurât court, faute d’invention ; Amour fait tant, qu’enfin il a son compte. Certain cuvier, dont on fait certain conte,
En fera foi. Voici ce que j’en sais, Et qu’un quidam me dit ces jours passés. Dedans un bourg ou ville de province (N’importe pas du titré ni du nom),
Un tonnelier et sa femme Nanon Entretenoient un ménage assez mince. De l’aller voir Amour n’eut à mépris. Y conduisant un de ses bons amis :
C’est Cocuage ; il fut de la partie : Dieux familiers et sans cérémonie, Se trouvant bien dans toute hôtellerie : Tout est pour eux bon gîte et bon logis,
Sans regarder si c’est loùvre ou cabane. Un drôle donc caressoit madame Anne ; Ils en étoient sur un point, sur un point… C’est dire assez, de ne le dire point ;
Lorsque l’époux revient, tout hors d’haleine, Du cabaret, justement, justement… C’est dire encor ceci bien clairement. On le maudit ; nos gens sont fort en peine.
Tout ce qu’on put fut de cacher l’amant : On vous le serre en hâte et promptement Sous un cuvier, dans une cour prochaine. Tout en entrant, l’époux dit : « J’ai vendu
Notre cuvier. — Combien ? dit madame Anne. — Quinze beaux francs. — Va, tu n’es qu’un gros âne, Repartit-elle ; et je t’ai d’un écu Fait aujourd’hui profit par mon adresse,
L’ayant vendu six écus avant toi. Le marchand voit s’il est de bon aloi, Et par-dedans le tâte pièce à pièce, Examinant si tout est comme il faut,
Si quelque endroit n’a point quelque défaut. Que ferois-tu, malheureux, sans ta femme ? Monsieur s’en va chopiner, ce pendant Qu’on se tourmente ici le corps et l’âme :
Il faut agir sans cesse, en l’attendant ! Je n’ai goûté jusqu’ici nulle joie : J’en goûterai désormais, attends-t’y ! Voyez un peu : le galant a bon foie ;
Je suis d’avis qu’on laisse à tel mari Telle moitié ! — Doucement, notre épouse, Dit le bonhomme. Or sus, monsieur, sortez ; Çà, que je racle un peu, de tous côtés,
Votre cuvier, et puis que je l’arrouse ; Par ce moyen, vous verrez s’il tient eau : Je vous réponds qu’il n’est moins bon que beau. » Le galant sort ; l’époux entre en sa place,
Racle partout, la chandelle à la main, De çà, de là, sans qu’il se cloute brin De ce qu’Amour en dehors vous lui brasse. Bien n’en put voir ; et pendant qu’il repasse
Sur chaque endroit, affublé du cuveau, Les dieux susdits lui viennent de nouveau Rendre visite, imposant un ouvrage À nos amants, bien différent du sien.
Il regratta, gratta, frotta si bien, Que notre couple, ayant repris courage, Reprit aussi le fil de l’entretien Qu’avoit troublé le galant personnage.
Dire comment le tout se put passer, Ami lecteur, tu dois m’en dispenser : Suffit que j’ai très-bien prouvé ma thèse. Ce tour fripon, du couple, augmentoit l’aise ;
Nul d’eux n’étoit à tels jeux apprentif. Soyez amant, vous serez inventif.
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