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1668

LE CONTRAT

Jean de La Fontaine

Le malheur des maris, les bons tours des Agnès, Ont été de tout temps le sujet de la fable ; Ce fertile sujet ne tarira jamais, C’est une source inépuisable :

À de pareils malheurs tous hommes sont sujets ; Tel qui s’en croit exempt est tout seul à le croire ; Tel rit d’une ruse d’amour, Qui doit devenir à son tour

Le risible sujet d’une semblable histoire. D’un tel revers se laisser accabler, Est, à mon gré, sottise toute pure, Celui dont j’écris l’aventure,

Trouva dans son malheur de quoi se consoler. Certain riche bourgeois, s’étant mis en ménage, N’eut pas l’ennui d’attendre trop longtemps Les doux fruits du mariage ;

Sa femme lui donna bientôt deux beaux enfants, Une fille d’abord, un garçon dans la suite. Le fils, devenu grand, fut mis sous la conduite D’un précepteur ; non pas de ces pédants

Dont l’aspect est rude est sauvage ; Celui-ci, gentil personnage, Grand maître ès arts, surtout en l’art d’aimer, Du beau monde avoit quelque usage,

Chantoit bien et savoit charmer ; Et, s’il faut déclarer tout le secret mystère, Amour, dit-on, l’avoit fait précepteur : Il ne s’étoit introduit près du frère,

Que pour voir de plus près la sœur. Il obtient tout ce qu’il désire Sous ce trompeur déguisement. Bon précepteur, fidèle amant,

Soit qu’il régente ou qu’il soupire, Il réussit également. Déjà son jeune pupile Explique Horace et Virgile ;

Et déjà la beauté qui fait tous ses désirs Sait le langage des soupirs ; Notre maître en galanterie Très-bien lui lit pratiquer ses leçons :

Cette pratique aussitôt fut suivie De maux de cœur, de pâmoisons, Non sans donner de terribles soupçons Du sujet de la maladie.

Enfin tout se découvre, et, le père irrité Menace, tempête, crie. Le docteur épouvanté Se dérobe à sa furie,

La belle volontiers l’auroit pris pour époux ; Pour femme volontiers il auroit pris la belle ; L’hymen étoit l’objet de leurs voeux les plus doux, Leur tendresse étoit mutuelle ;

Mais l’amour aujourd’hui n’est, qu’une bagatelle, Et l’argent seul forme les plus beaux noeuds : Elle étoit riche, il étoit gueux, C’étoit beaucoup pour lui, c’étoit trop peu pour elle.

Quelle corruption ! ô siècle ! ô temps ! ô mœurs ! Conformité de biens, différence d’humeurs, Souffrirons-nous toujours ta puissance fatale, Méprisable intérêt, opprobre de nos jours,

Tyran des plus tendres amours ? Mais faisons trêve à la morale, Et reprenons notre discours. Le père bien fâché, la fille bien marrie ;

Mais que faire ? Il faut bien réparer ce malheur Et mettre à couvert son honneur. Quel remède ? On la marie, Mon au galant, j’en ai dit les raisons,

Mais à certain quidam, amoureux des testons Plus que de fillette gentille, Riche suffisamment, et de bonne famille ; Au surplus, bon enfant ; sot, je ne le dis pas,

Puisqu’il ignoroit tout le cas. Mais, quand il le saurait, fait-il mauvaise emplette ? On lui donne à la fois vingt mille bons ducats, Jeune épouse et besogne faite.

Combien de gens, avec semblable dot, Ont pris, le sachant bien, la fille et le gros lot ! Et celui-ci crut prendre une pucelle : Bien est-il vrai qu’elle en fit les façons ;

Mais, quatre mois après, la savante donzelle Montra le prix de ses leçons : Elle mit au monde une fille. « Quoi ! déjà père de famille !

Dit l’époux, étant bien surpris : Au bout de quatre mois, c’est trop tôt ! Je suis pris ! Quatre mois, ce n’est pas mon compte. « Sans tarder, au beau-père il va conter sa honte,

Prétend qu’on le sépare, et fait bien du fracas. Le beau-père sourit, et lui dit : » Parlons bas ! Quelqu’un pourroit bien nous entendre. Comme vous, jadis je fus gendre,

Et me plaignis en pareil cas ; Je parlai, comme vous, d’abandonner ma femme : C’est l’ordinaire effet d’un violent dépit. Mon beau-père défunt, Dieu veuille avoir son âme !

Il étoit honnête homme et me remit l’esprit. La pilule, à vrai dire, étoit assez amère ; Mais il sut la dorer, et, pour me.satisfaire, D’un bon contrat de quatre mille écus,

Qu’autrefois pour semblable affaire Il avoit eu de.son beau-père, Il augmenta la dot ; je ne m’en plaignis plus. Ce contrat doit passer de famille en famille.

Je le gardois exprès : ayez-en même soin ; Vous pourrez en avoir besoin, Si vous mariez votre fille. À ce discours, le gendre, moins fâché,

Prend le contrat et fait la révérence. Dieu préserve de mal ceux qu’en telle occurrence On console à meilleur marché !

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