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LE COCU BATTU ET CONTENT

Jean de La Fontaine

N’a pas longtemps, de Rome revenoit Certain cadet, qui n’y profita guère, Et volontiers en chemin séjournoit, Quand par hasard le galant rencontroit

Bon vin, bon gîte, et belle chambrière. Avint qu’un jour, en un bourg arrêté, Il vit passer une dame jolie, Leste, pimpante, et d’un page suivie ;

Et la voyant, il en fut enchanté, La convoita, comme bien savoit faire. Prou de pardons il avoit rapporté ; De vertu peu : chose assez ordinaire.

La dame étoit de gracieux maintien, De doux regard, jeune, fringante, et belle, Somme, qu’enfin il ne lui manquent rien, Fors que d’avoir un ami digne d’elle.

Tant se la mit le drôle en la cervelle, Que dans sa peau peu ni point ne duroit : Et, s’informant comment on l’appeloit : « C’est, lui dit-on, la dame du village ;

Messire Bon l’a prise en mariage, Quoiqu’il n’ait plus que quatre cheveux gris : Mais, comme il est des premiers du pays, Son bien supplée au défaut de son âge. »

Notre cadet tout ce détail apprit, Dont il conçut espérance certaine. Voici comment le pèlerin s’y prit. Il renvoya dans la ville prochaine

Tous ses valets, puis s’en fut au château ; Dit qu’il étoit un jeune jouvenceau Qui cherchoit maître, et qui savoit tout faire. Messire Bon, fort content de l’affaire,

Pour fauconnier le loua bien et beau, Non toutefois sans l’avis de sa femme. Le fauconnier plut très-fort à la dame ; Et, n’étant homme en tel pourchas nouveau,

Guère ne mit à déclarer sa flamme. Ce fut beaucoup ; car le vieillard étoit Fou de sa femme’, et fort peu la quittait, Sinon les jours qu’il alloit à la chasse.

Son fauconnier, qui pour lors le suivoit. Eût demeuré volontiers en sa place ; La jeune dame en était bien d’accord ; Ils n’attendoient que le temps de mieux faire

Quand je dirois qu’il leur en tardoit fort, Nul n’osera soutenir le contraire. Amour enfin, qui prit cœur à l’affaire, Leur inspira la ruse que voici.

La dame dit un soir à son mari : « Qui croyez-vous le plus rempli de zèle De tous vos gens ? » Ce propos entendu, Messire Bon lui dit : « J’ai toujours cru

Le fauconnier garçon sage et fidèle ; Et c’est à lui que plus je me fierois. — Vous auriez tort, répartit cette belle ; C’est un méchant : il me tint l’autre fois

Propos d’amour, dont je fus si surprise, Que je pensai tomber tout de mon haut ; Car qui croiroit une telle entreprise ? Dedans l’esprit il me vint aussitôt

De l’étrangler, de lui manger la vue : Il tint à peu ; je n’en fus retenue, Que pour n’oser un tel cas publier ; Même, à dessein qu’il ne le pût nier,

Je fis semblant.d’y vouloir condescendre ; Et, cette nuit, sous un certain poirier, Dans le jardin je lui dis de m’attendre. Mon mari, dis-je, est toujours avec moi,

« Plus par amour, que doutant de ma foi ; Je ne me puis dépêtrer de cet homme, Sinon la nuit, pendant son premier somme : D’auprès de lui tâchant de me lever,

Dans le jardin je vous irai trouver, Voilà l’état où j’ai laissé l’affaire, Messire Bon se mit fort en colère. Sa femme dit : « Mon mari, mon époux,

Jusqu’à tantôt cachez votre courroux ; Dans le jardin, attrapez-le vous-même : Vous le pourrez trouver fort aisément ; Le poirier est à main gauche, en entrant.

Mais il vous faut user de stratagème : Prenez ma jupe, et contrefaites-vous ; Vous entendrez son insolence extrême : Lors, d’un bâton donnez-lui tant de coups,

Que le galant demeure sur la place. Je suis d’avis que le friponneau fasse Tel compliment à des femmes d’honneur ! » L’époux retint cette leçon par cœur.

One il ne fut une plus forte dupe Que ce vieillard, bonhomme au demeurant. Le temps venu d’attraper le galant, Messire Bon se couvrit d’une jupe,

S’encornetta, courut incontinent Dans le jardin, où ne trouva personne : Garde n’avoit ; car, tandis qu’il frissonne, Claque des dents, et meurt quasi de froid,

Le pèlerin, qui le tout observoit, Va voir la dame, avec elle se donne Tout le bon temps qu’on a, comme je croi, Lorsque, amour seul étant de la partie,

Entre deux draps on tient femme jolie, Femme jolie, et qui n’est point à soi. Quand le galant, un assez bon espace, Avec la dame eut été dans ce lieu,

Force lui fut d’abandonner la place ; Ce ne fut pas sans le vin de l’adieu. Dans le jardin, il court en diligence. Messire Bon, rempli d’impatience,

À tous moments sa paresse maudit. Le pèlerin, d’aussi loin qu’il le vit, Feignit de croire apercevoir la dame, Et lui cria : " Quoi donc ! méchante femme,

À ton mari tu brassois un tel tour ? Est-ce le fruit de son parfait amour ? Dieu soit témoin que pour toi j’en ai honte, Et de venir ne tenois quasi compte,

Ne te croyant le cœur si perverti, Que de vouloir tromper un tel mari. Or bien, je vois qu’il te faut un ami ; Trouvé ne l’as en moi, je t’en assure.

Si j’ai tiré ce rendez-vous de toi, C’est seulement pour éprouver ta foi. Et ne t’attends de m’induire à luxure : Grand pécheur suis ; mais j’ai là, Dieu merci,

De ton honneur encor quelque souci. À monseigneur ferois-je un tel outrage ? Pour toi, tu viens avec un front de page ! Mais, foi de Dieu ! ce bras te châtiera ;

Et monseigneur puis après le saura. « Pendant ces mots, l’époux pleuroit de joie, Et, tout ravi, disoit entre ses dents : Loué soit Dieu, dont la bonté m’envoie

Femme et valet si chastes, si prudents ! » Ce ne fut tout, car à grands coups de gaule Le pèlerin vous lui froisse une épaule ; De horions laidement l’accoutra ;

Jusqu’au logis ainsi le convoya. Messire Bon eût voulu que le zèle De son valet n’eût été jusque-là ; Mais, le voyant si sage et si fidèle,

Le bonhommeau des coups se consola. Dedans le lit sa femme il retrouva ; Lui conta tout, en lui disant : « M’amie, Quand nous pourrions vivre cent ans encor,

Ni vous ni moi n’aurions de notre vie Un tel valet ; c’est sans doute un trésor. Dans notre bourg je veux qu’il prenne femme ; À l’avenir, traitez-le ainsi que moi.

— Pas n’y faudrai, lui repartit la dame, Et de ceci je vous donne ma foi. »

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