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1668

LE BERCEAU

Jean de La Fontaine

Non loin de Rome un hôtelier étoit, Sur le chemin qui conduit à Florence, Homme sans bruit, et qui ne se piquoit De recevoir gens de grosse dépense :

Même chez lui rarement on gîtoit. Sa femme étoit encor de bonne affaire, Et ne passoit de beaucoup les trente ans. Quant au surplus, ils avoient deux enfants ;

Garçon d’un an, fille en âge d’en faire. Comme il arrive, en allant et venant, Pinucio, jeune homme de famille, Jeta si bien les yeux sur cette fille,

Tant la trouva gracieuse et gentille, D’esprit si doux et d’air tant attrayant, Qu’il s’en piqua : très-bien le lui sut dire ; Muet n’étoit ; elle, sourde non plus ;

Dont il avint qu’il sauta par-dessus Ces longs soupirs et tout ce vain martyre. Se sentir pris, parler, être écouté, Ce fut tout un ; car la difficulté

Ne gisoit pas à plaire à cette belle : Pinuce était gentilhomme bien fait ; Et jusque-là la fille n’avoit fait Grand cas des gens de même étoffe qu’elle :

Non qu’elle crût pouvoir changer d’état, Mais elle avoit, nonobstant son jeune âge, Le cœur trop haut, le goût trop délicat, Pour s’en tenir aux amours de village.

Colette donc (ainsi l’on l’appeloit), En mariage à l’envi demandée, Rejetoit l’un, de l’autre ne vouloit, Et n’avoit rien que Pinuce en l’idée.

Longs pourparlers avec que son amant N’étoient permis ; tout leur faisoit obstacle. Les rendez-vous et le soulagement Ne se pouvoient, à moins que d’un miracle.

Cela ne fit qu’irriter leurs esprits. Ne gênez point, je vous en donne avis, Tant vos enfants, ô vous, pères et mères ; Tant vos moitiés, vous, époux et maris :

C’est où l’amour fait le mieux ses affaires. Pinucio, certain soir qu’il faisoit Un temps fort brun, s’en vient, en compagnie D’un sien ami, dans cette hôtellerie

Demander gîte. On lui dit qu’il venoit Un peu trop tard, « Monsieur, ajouta l’hôte, Vous savez bien comme on est à l’étroit Dans ce logis ; tout est plein jusqu’au toit :

Mieux vous vaudroit passer outre, sans faute ; Ce gîte n’est pour gens de votre état. — N’avez-vous point encor quelque grabat, Reprit l’amant, quelque coin de réserve ? »

L’hôte repart : « Il ne nous reste plus Que notre chambre, où deux lits sont tendus ; Et de ces lits il n’en est qu’un qui serve Aux survenants ; l’autre, nous l’occupons.

Si vous voulez coucher de compagnie, Vous et monsieur, nous vous hébergerons. » Pinuce dit : « Volontiers ; je vous prie Que l’on nous serve à manger au plus tôt ? »

Leur repas fait, on les conduit en haut. Pinucio, sur l’avis de Colette, Marque de l’oeil comme la chambre est faite : Chacun couché, pour la belle, on mettoit

Un lit de camp ; celui de l’hôte étoit Contre le mur, attenant de la porte ; Et l’on avoit placé de même sorte, Tout vis-à-vis, celui du survenant ;

Entre les deux, un berceau pour l’enfant, Et toutefois plus près du lit de l’hôte. Cela fit faire une plaisante faute À cet ami qu’avoit notre galant.

Sur le minuit, que l’hôte apparemment Devoit dormir, l’hôtesse en faire autant, Pinucio, qui n’attendait que l’heure, Et qui comptoit les moments de la nuit,

Son temps venu, ne fait longue demeure, Au lit de camp s’en va droit et sans bruit. Pas ne trouva la pucelle endormie, J’en jurerois. Colette apprit un jeu

Qui, comme on sait, lasse plus qu’il n’ennuie. Trêve se fit ; mais elle dura peu ; Larcins d’amour ne veulent longue pause. Tout à merveille alloit au lit de camp,

Quand cet ami qu’avoit noire galant, Pressé d’aller mettre ordre à quelque chose Qu’honnêtement exprimer je ne puis, Voulut sortir, et ne put ouvrir l’huis,

Sans enlever le berceau de sa place, L’enfant avec, qu’il mit près de leur lit ; Le détourner auroit fait trop de bruit. Lui revenu, près de l’enfant il passe,

Sans qu’il daignât le remettre en son lieu ; Puis se recouche, et quand il plut à Dieu Se rendormit. Après un peu d’espace, Dans le logis je ne sais quoi tomba.

Le bruit fut grand ; l’hôtesse s’éveilla ; Puis alla voir ce que ce pouvoit être. À son retour, le berceau la trompa. Ne le trouvant joignant le lit du maître ;

« Saint Jean ! dit-elle en soi-même aussitôt, J’ai pensé faire une étrange bévue : Près de ces gens je me suis, peu s’en faut, Remise au lit en chemise ainsi nue.

C’étoit pour faire un bon charivari ! Dieu soit loué que ce berceau me montre Que c’est ici qu’est couché mon mari ! » Disant ces mots, auprès de cet ami,

Elle se met. Fol ne fut, n’étourdi, Le compagnon, dedans un tel rencontre ; La mit en œuvre, et, sans témoigner rien, Il fit l’époux ; mais il le fit trop bien.

Trop bien ! je faux, et c’est tout le contraire, Il le fit mal ; car qui le veut bien faire Doit en besogne aller plus doucement. Aussi, l’hôtesse eut quelque étonnement.

« Qu’a mon mari ? dit-elle ; et quelle joie Le fait agir en homme de vingt ans ? Prenons ceci, puisque Dieu nous l’envoie ; Nous n’aurons pas toujours tel passe-temps. »

Elle n’eut dit ces mois entre ses dents, Que le galant recommence la fête. La dame étoit de bonne emplette encor ; J’en ai, je crois, dit un mol dans l’abord :

Chemin faisant, c’étoit fortune honnête. Pendant cela, Colette, appréhendant D’être surprise avec que son amant, Le renvoya, le jour venant à poindre.

Pinucio, voulant aller rejoindre Son compagnon, tomba tout de nouveau Dans cette erreur que causoit le berceau, Et, pour son lit, il prit le lit de l’hôte.

Il n’y fut pas, qu’en abaissant sa voix (Gens trop heureux font toujours quelque faute) : « Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrois Te pouvoir dire à quel point va ma joie.

Je te plains fort que le ciel ne t’envoie Tout maintenant même bonheur qu’à moi. Ma foi ! Colette est un morceau de roi. Si tu savois ce que vaut cette fille !

J’en ai bien vu, mais de telle, entre nous, Il n’en est point. C’est bien le cuir plus doux, Le corps mieux fait, la taille plus gentille ; Et des tetons ! Je ne te dis pas tout.

Quoi qu’il en soit, avant que d’être au bout, Gaillardement six postes se sont faites ; Six de bon compte, et ce ne sont sornettes. » D’un tel propos l’hôte tout étourdi,

D’un ton confus, gronda quelques paroles. L’hôtesse dit tout bas à cet ami, Qu’elle prenoit toujours pour son mari : « Ne reçois plus chez loi ces tètes folles ;

N’entends-tu point comme ils sont en débat ? » En son séant, l’hôte, sur son grabat, S’étant levé, commence à faire éclat : « Comment ! dit-il d’un ton plein de colère,

Vous veniez donc ici pour cette affaire ! Vous l’entendez ! Et je vous sais bon gré De vous moquer encor comme vous faites ! Prétendez-vous, beau monsieur que vous êtes,

En demeurer quitte à si bon marché ? Quoi ! ne tient-il qu’à honnir des familles ? Pour vos ébats, nous nourrirons nos filles ? J’en suis d’avis ! Sortez de ma maison :

Je jure Dieu que j’en aurai raison. Et toi, coquine, il faut que je te tue ! » À ce discours proféré brusquement, Pinucio, plus froid qu’une statue,

Resta sans pouls, sans voix, sans mouvement. Chacun se tut l’espace d’un moment. Colette entra dans des peurs nonpareilles. L’hôtesse, ayant reconnu son erreur,

Tint quelque temps le loup par les oreilles Le seul ami se souvint, par bonheur, De ce berceau, principe de la chose. Adressant donc à Pinuce sa voix :

« T’en tiendras-tu, dit-il, une autre fois ? T’ai-je averti que le vin seroit cause De ton malheur ? Tu sais que, quand tu bois, Toute la nuit tu cours, tu te démènes,

Et vas contant mille chimères vaines, Que tu te mets dans l’esprit en dormant !… Reviens au lit ? " Pinuce, au même instant, Fait le dormeur, poursuit le stratagème,

Que le mari prit pour argent comptant. Il ne fut pas jusqu’à l’hôtesse même, Qui n’y voulût aussi contribuer : Près de sa fille elle alla se placer ;

Et dans ce poste elle se sentit forte : « Par quel moyen, comment, de quelle sorte, S’écria-t-elle, auroit-il pu coucher Avec Colette, et la déshonorer ?

Je n’ai bougé toute nuit d’auprès d’elle : Elle n’a fait ni pis ni mieux que moi. Pinucio nous l’alloit donner belle ! » L’hôte reprit : « C’est assez ; je vous croi. »

On se leva, ce ne fut pas sans rire ; Car chacun d’eux en avoit sa raison. Tout fut secret ; et quiconque eut du bon, Par-devers soi le garda sans rien dire.

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