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LA SERVANTE JUSTIFIÉE

Jean de La Fontaine

Boccace n’est le seul qui me fournit : Je vas parfois en une autre boutique. Il est bien vrai que ce divin esprit Plus que pas un me donne de pratique :

Mais, comme il faut manger de plus d’un pain, Je puise encore en un vieux magasin, Vieux, des plus vieux, où Nouvelles nouvelles Sont jusqu’à cent bien déduites et belles

Pour la plupart, et de très-bonne main. Pour cette fois, la reine de Navarre, D’un C’ÉTOIT MOI, naïf autant que rare, Entretiendra dans ces vers le lecteur.

Voici le fait, quiconque en soit l’auteur : J’y mets du mien selon les occurrences ; C’est ma coutume ; et, sans telles licences, Je quitterais la charge de conteur.

Un homme donc avoit belle servante : Il la rendit au jeu d’amour savante. Elle étoit fille à bien armer un lit, Pleine de suc et donnant appétit ;

Ce qu’on appelle en françois bonne robe. Par un beau jour, cet homme se dérobe D’avec sa femme, et, d’un très grand malin, S’en va trouver sa servante au jardin.

Elle faisoit un bouquet pour madame : C’étoit sa fête. Or, voyant de la femme Le bouquet fait, il commence à louer L’assortiment, tâche à s’insinuer.

S’insinuer, en fait de chambrière, C’est proprement couler sa main au sein Ce qui fut fait. La servante soudain Se défendit ; mais de quelle manière ?

Sans rien gâter : c’étoit une façon Sur le marché ; bien savoit sa leçon. La belle prend les fleurs qu’elle avoit mises En un monceau, les jette au compagnon.

Il la baisa pour en avoir raison, Tant et si bien, qu’ils en vinrent aux prises. En cet étrif, la servante tomba : Lui, d’en tirer aussitôt avantage.

Le malheur fut que tout ce beau ménage Fut découvert d’un logis près de là. Nos gens n’avoient pris garde à cette affaire : Une voisine aperçut le mystère.

L’époux la vit, je ne sais pas comment. « Nous voilà pris ! dit-il à sa servante ; Notre voisine est languarde et méchante ; Mais ne soyez en crainte aucunement. »

Il va trouver sa femme en ce moment ; Puis fait si bien, que, s’étant éveillée, Elle se lève ; et, sur l’heure habillée, Il continue à jouer son rôlet ;

Tant, qu’à dessein d’aller faire un bouquet, La pauvre épouse au jardin est menée. Là, lut par lui procédé de nouveau. Même débat, même jeu se commence :

Fleurs de voler, tetons d’entrer en danse. Elle y prit goût ; le jeu lui sembla beau. Somme, que l’herbe en fut encor froissée. La pauvre dame alla l’après-dînée

Voir sa voisine, à qui ce secret-là Chargeoit le cœur : elle se soulagea Tout dès l’abord. « Je ne puis, ma commère, Dit cette femme avec un front sévère,

Laisser passer, sans vous en avertir, Ce que j’ai vu. Voulez-vous vous servir Encor longtemps d’une fille perdue ? À coups de pied, si j’étois que de vous,

Je l’envoierois ainsi qu’elle est venue. Comment ! elle est aussi brave que nous ! Or bien, je sais celui de qui procède Cette piaffe : apportez-y remède,

Tout au plus tôt ; car je vous avertis Que, ce matin, étant à la fenêtre, Ne sais pourquoi, j’ai vu, de mon logis, Dans son jardin votre mari paroître,

Puis la galande ; et tous deux se sont mis À se jeter quelques fleurs à la tête, » Sur ce propos, l’autre l’arrêta coi : « Je vous entends, dit-elle ; c’étoit moi !

Voire ! Écoutez le reste de la fête : Vous ne savez où je veux en venir. Les bonnes gens se sont pris à cueillir Certaines fleurs que baisers on appelle.

C’est encor moi que vous preniez pour elle. Du jeu des fleurs à celui des tétons, Ils sont passés : après quelques façons, À pleine main l’on les a laissé prendre.

Et pourquoi non ? C’étoit moi.Votre époux N’a-t-il donc pas les mêmes droits sur vous ? Cette personne enfin sur l’herbe tendre Est trébuchée ; et, comme je le croi,

Sans se blesser. Vous riez ? C’étoit moi. Un cotillon a paré la verdure. C’étoit le mien.

Sans vous mettre en courroux, Qui le portoit, de la fille ou de vous ? C’est là le point ; car monsieur votre époux Jusques au bout a poussé l’aventure.

Qui ? C’étoit moi. Votre tête est bien dure. Ah ! c’est assez. Je ne m’informe plus ; J’ai pourtant l’oeil assez bon, ce me semble : J’aurois juré que je les avois vus

En ce lieu-là se divertir ensemble. Mais excusez ; et ne la chassez pas. Pourquoi chasser ? J’en suis très-bien servie. Tant pis pour vous ! C’est justement le cas.

Vous en tenez, ma commère m’amie ! »

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