De toutes parts on y vit Une nombreuse affluence, Et je crois qu'elle se fit Aux yeux de toute la France.
Ce jour-là le soleil fut assez matineux ; Mais, pour mieux laisser voir ce pompeux équipage, Il tempéra son éclat lumineux, En quoi je tiens qu'il fut sage :
Car, quand il eût eu des habits Tout parsemés de rubis, Et couverts des trésors du Pactole et du Tage, Qu'il eût paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour,
Le moins brillant des seigneurs de sa cour Eût brillé cent fois davantage. La cour ne se mit pas seule sur le bon bout, Et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie.
Chacun fit de son mieux : ce n'étoit qu'or partout : Vous n'avez vu de votre vie Une si belle infanterie ; On eût dit qu'ils sortoient tous de chez le baigneur :
Imaginez-vous, monseigneur, Dix mille hommes en broderie. Ce fut un bel objet que messieurs du conseil : Aussi leurs majestés s'en tiennent honorées ;
On n'en peut trop louer le pompeux appareil ; Leur troupe étoit des mieux parées. Tout le monde admira leurs superbes atours, Leurs cordons d'or, leurs housses de velours
Et leurs différentes livrées. Leur chef, vêtu de brocart d'or Depuis les pieds jusqu'à la tête, Ce jour-là parut un Médor,
Et fut un des beaux de la fête. Je ne puis assez dignement Louer le riche accoutrement Qui le para cette journée ;
Ni le coffret des sceaux, que portoit fièrement La chancelière haquenée, Nommée ainsi très-justement. De vouloir peindre aussi les trois cours souveraines,
Et leur auguste majesté, Ma muse n'y perdroit que son temps et ses peines ; C'est un sujet trop vaste et trop peu limité. Messieurs de ville eurent en vérité
Bonne part de l'honneur en cette illustre fête. Je trouvai surtout bien monté Celui qui marchoit à la tête Il n'est pas jusqu'à Rocollet
Qui ne fût sur sa bonne mine : Son cheval qui n'étoit pas laid, Et sembloit de taille assez fine, Lui secouoit un peu l'échine,
Et pensa mettre en désarroi Ce brave serviteur du roi. Si je m'étois trouvé plus près Des harangueurs et des harangues,
Vous auriez en vers quelques traits De ce qu'ont dit ces doctes langues : Sans mentir, j'ai beaucoup perdu De n'en avoir rien entendu :
Car, en fait de magnificence, Les compliments sur les habits L'ont emporté, comme je pense ; Mais tout cela n'est rien au prix
Des mulets de Son Éminence. Leur attirail doit avoir coûté cher. Ils se suivoient en file ainsi que patenôtres : On en voyoit d'abord vingt et quatre marcher,
Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres. Les housses des premiers étoient d'un fort grand prix ; Les seconds les passoient, passés par les troisièmes ; Mais ceux-ci n'ont, à mon avis,
Rien laissé pour les quatrièmes. Monsieur le cardinal l'entend, en bonne foi ; Car après ces mulets marchoient quinze attelages, Puis sa maison, et puis ses pages,
Se panadant en bel arroi, Montés sur chevaux aussi sages Que pas un d'eux, comme je croi. Figurez-vous que dans la France
Il n'en est point de plus haut prix ; Que l'un bondit, que l'autre danse, Et que cela n'est rien au prix Des mulets de Son Éminence.
Bientôt après les seigneurs de la cour, Propres, dorés, et beaux comme des anges, Ou comme le dieu d'amour, Attirèrent nos louanges :
J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars, Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards ; Car ces seigneurs, qui sont près d'une belle Aussi doux que des moutons,
Sont pires que vrais lions Quant ils ont une querelle, Ou que le bruit des canons Leur échauffe la cervelle.
En habits sous l'or tout cachés, En chevaux bien enharnachés, Ils avoient fait grosse dépense Et quand à moi je fus surpris
De voir une telle abondance, Et n'estimai plus rien au prix Les mulets de Son Éminence. Incontinent on vit passer
Des légions de mousquetaires. C'est un bel endroit à tracer ; Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires, Leur maître n'a que trop de quoi m'embarrasser.
Vous le voyez quelquefois : Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois, Ou de taille aussi belle, ou de mine aussi bonne ? Ce n'est pas mon avis ; et lorsque je le vois,
Je crois voir la grandeur elle-même en personne. Comme jadis le monarque des cieux Dans le ciel fit son entrée, Après avoir puni l'orgueil audacieux
Des suppôts de Briarée ; Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois Ayant du fier Python percé l'énorme masse, Triompha sur le Parnasse ;
Ou comme Mars entra pour la première fois Dans la capitale de Thrace ; Ainsi je crois encor voir le prince qui passe ; Et vous pouvez choisir de ces trois-là
Celui qu'il vous plaira. Mais comment de ces vers sortir à mon honneur ? Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empêche ; Et de fièvre en chaud mal me voici, monseigneur,
Enfin tombé sur la calèche. On dit qu'elle étoit d'or, et sembloit d'or massif, Et qu'il s'en fait peu de pareilles ; Mais je ne la pus voir, tant j'étois attentif
A regarder d'autres merveilles. Ces merveilles étoient de fort beaux cheveux blonds, Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde, Et d'autres appas sans seconds
D'une personne sans seconde. Qu'on ne me demande pas Qui c'étoit que la personne En qui logeoient tant d'appas :
La question seroit bonne ! Tant d'agrément, tant de beauté, Tant de douceur, et tant de majesté, Tant de graces si naturelles,
Où l'on trouveroit de quoi Faire un million de belles, Ne peuvent en bonne foi Se trouver qu'en la merveille
Sans égale, et sans pareille, Qui donne aux autres la loi, Et qui dort avec le roi.
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