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1658

IMITATION D' UN LIVRE INTITULÉ

Jean de La Fontaine

Les gens tenant le parlement d'Amours Informoient, pendant les grands jours, D'aucuns abus commis en l'île de Cythère. Par-devant eux se plaint un amant maltraité,

Disant que de longtemps il s'efforce de plaire A certaine ingrate beauté : Qu'il a donné des sérénades, Des concerts et des promenades ;

Item, mainte collation, Maint bal et mainte comédie A consacré le plus beau de sa vie A l'objet de sa passion ;

S'est tourmenté le corps et l'âme, Sans pouvoir obliger la dame A payer seulement d'un souris son amour. Partant, conclut que cette belle

Soit condamnée à l'aimer à son tour. Fut allégué d'autre part à la cour : Que plus la dame étoit cruelle, Plus elle avoit d'embonpoint et d'attraits :

Que, perdant ses appas, Amour perdoit ses traits : Qu'il avoit intérêt au repos de son âme ; Que quand on a le cœur en flamme Le teint n'en est jamais si frais ;

Qu'il étoit à propos pour la grandeur du prince Qu'elle traitât ainsi toute cette province, Fît mille soupirants sans faire un bienheureux, Dormît à son plaisir, conservât tous ses charmes,

Augmentât les tributs de l'empire amoureux, Qui sont les soupirs et les larmes ; Que souffrir tel procès étoit un grand abus ; Et que le cas méritoit une amende.

Concluant, pour le surplus, Au renvoi de la demande. Le procureur d'Amours intervint là-dessus, Et conclut aussi pour la belle.

La cour, leurs moyens entendus, La renvoya, permis d'être cruelle, Avec dépens et tout ce qui s'ensuit. Cet arrêt fit un peu de bruit

Parmi les gens de la province. La raison de douter étoit tous les cadeaux, Bijoux donnés, et des plus beaux. Qui prend se vend ; mais l'intérêt du prince,

Souvent plus fort qu'aucunes lois, L'emporta de quatre ou cinq voix.

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