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IDYLLE

Jean de La Fontaine

C'est un terrible enfant que l'Amour en colère. Si vous le commissiez, Phyllis, Peut-être seriez-vous plus tendre, ou moins sévère ; Du moins m'écririez-vous lorsque je vous écris.

Écoutez. Un berger, je l'appelle Sylvandre, Aima jadis une jeune beauté : Jamais berger ne fut plus tendre : Mais aussi, d'un autre côté,

Jamais bergère dans le monde N'eut plus de sévérité. Chloris, c'étoit son nom, comme vous, étoit blonde, Peu grande ; attrait encor : car, Phyllis, entre nous,

Ces tailles riches que l'on vante Ne sont pas si riches qu'on chante : Quant à moi, franchement, car chacun a ses goûts, Je n'aime pas une géante.

Chloris avoit enfin la taille comme vous, Une démarche nonchalante. De l'embonpoint passablement, Mille attraits dans ses yeux, paroissoit complaisante,

Parloit peu, rioit aisément, Faisoit des vers parfois, étoit insinuante, Avoit.. la réponse présente, Et railloit agréablement :

En un mot, comme vous, la bergère charmante Avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de beauté ; Mais, comme vous aussi, beaucoup de cruauté ; S'entend pour son amant, car pour les autres hommes

Elle s'humanisoit assez. Cela se fait, Phyllis, dans le siècle où nous sommes : Pourquoi l'eût-on pas fait dans les siècles passés ? Qu'y faire ? du berger c'étoit la destinée.

Six mois se passent, une année, Sans que de sa Chloris le berger obtînt rien. Lorsqu'il lui disoit des tendresses, L'ingrate changeoit d'entretien ;

Loin de répondre à ses caresses, L'ingrate s'emportoit, lui faisoit cent rudesses ; Le berger prenoit tout en bien. Franchement, vous autres maîtresses,

Vous prenez certains airs que je ne sais comment Nous.vous aimons un seul moment. Qu'y faire encor ? c'est notre étoile ; Nous avons sur les yeux un voile.

Sylvandre persista toujours, L'ingrate fut toujours ingrate : Mais comme tout amant se flatte, Sylvandre se flatta, qu'à la fin ses amours

Prendraient peut-être un meilleur cours. Il faut, s'écria-t-il, que, pour fléchir ma belle, Je m'absente pour quelques jours ; Si ma maîtresse m'est cruelle,

C'est qu'elle me voit trop souvent. Il part, ce ne fut pas pourtant Sans faire sur son cœur maint effort qui l'accable : Le remède est parfois aussi grand que le mal ;

Mais, Phyllis, que peut faire un amant misérable ? Qu'il soit près, qu'il soit loin, pour lui tout est égal Quand sa bergère est inhumaine. Revenons au berger. Cet amant malheureux

Ajouta d'un ton langoureux : Si Chloris connoissoit ma peine, Peut-être que son cœur répondrait à mes vœux ; Apprenons-lui ce que j'endure,

Aussi ne le sait-elle point ; Elle ne m'a jamais écouté sur ce point ; Si l'ingrate le sait, seroit-elle si dure De laisser mourir un amant ?

Écrivons. Le berger prend alors des tablettes, En vers lugubres peint son amoureux tourment, Les envoie à Chloris. Tel parti cependant, De l'humeur dont vous êtes faites,

N'est pas toujours trop sûr, ingrate que vous êtes ; J'en ai fait mille fois autant ; Mais vous n'en êtes pas plus tendre ; Autant en emporte le vent.

Autant en prit-il à Sylvandre. La bergère toujours eut un cœur de rocher ; Elle ne daigna point répondre à l'élégie, Et l'amant malheureux (ceci doit vous toucher)

S'abandonna si fort à la mélancolie, Que quelques jours après il en perdit la vie. Ce n'est pas tout, Phyllis, Il arriva bien pis,

Et la catastrophe est terrible. Amour, dès ce moment, se vengea de Chloris : Elle n'a pas plus tôt appris Que le berger n'est plus, qu'elle devient sensible.

Tout éperdue, en ce moment, Elle veut courir après l'ombre De ce tendre et parfait amant, Qu'elle a mis dans le monument.

Oui, j'irai dans le manoir sombre, Dit-elle, où t'ont réduit mes injustes rigueurs. Si je n'ai pu forcer les dures destinées, Et t'aimer sur la terre, ah ! berger, si je meurs,

Du moins je t'aimerai dans les champs Élysées. Et du moment, fondant en pleurs, On s'aperçoit qu'elle se pâme, Et qu'elle est prête à rendre l'âme.

Conclusion, Chloris mourut. Caron lui passa l'onde noire. Tout le Styx, pour la voir, dès l'instant accourut ; Et dès que Sylvandre parut :

Cher Sylvandre, dit-elle, écoute mon histoire, De toutes mes rigueurs oubliant la mémoire… Elle alloit faire un long récit : Mais Sylvandre l'interrompit.

Dans le fleuve d'oubli, dit-il, je viens de boire. Si j'aimois avant mon trépas, C'est ce que j'aurais peine à croire ; Mais je sais bien, Chloris, qu'au moins je n'aime pas.

Maux et chagrins ici finissent : Surtout du dieu d'amour nous ignorons les lois ; Et si dans ces bas lieux nous aimons quelquefois, C'est lorsque les dieux nous punissent.

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