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FRAGMENT IV

Jean de La Fontaine

Ce que tu vois d'animaux et d'humains Troque sans cesse, et devient autre chose : Toute âme passe en différentes mains : Telle est la loi de la métempsycose,

Que le sort tient en ses livres enclose. Car ici-bas il aime à tout changer, Selon qu'il veut nos esprits héberger. L'âme, d'habit bien ou mal assortie,

D'un roi se vêt en sortant d'un berger, Puis d'un berger, étant du roi sortie. Je le sais d'Apollon, vrai trésor de doctrine, Berger, devin, architecte et chanteur,

Et docteur En médecine ; Tantôt portant le jour en différents quartiers, Tantôt faisant des vers en l'honneur de Sylvie.

Je ne m'étonne pas, ayant trop de métiers, S'il a peine à gagner sa vie. Il m'a donc dit ce matin, Venant voir notre malade :

Ce pauvre cygne achève son destin ; Ne lui donnez plus rien qu'un petit de panade ; Car il est mort, autant vaut. J'entends mort selon vous, que sert-il qu'on vous flatte ?

Comment, monsieur ! ai-je dit aussitôt- Ne remuer ni pied ni patte N'est pas, selon vous-même, être mort comme il faut ? Non, m'a-t-il répondu : puis, faisant une pause,

Il m'a déduit au long cette métempsycose ; Or voici comme va la chose. Sans user de fiction, Ce cygne étoit Amphion

Qui bâtit Thèbe au doux son de sa lyre. On ne m'a pas voulu dire Ce qu'il étoit avant ce jour ; C'est un trop grand secret : il te doit donc suffire

Que son âme a depuis animé tour à tour Des corps mâles et femelles, Des plus beaux et des plus belles ; Des animaux fort jolis,

Mignons, bien faits et polis ; De fort aimables personnes, Bien faites, douces, mignonnes ; Point de nains, point d'avortons ;

Peu de loups, force moutons ; Certain oiseau qui caquette, Un héros, une coquette ; Un amant qui de tristesse

La tête en quatre se fendit ; Un autre qui se pendit A la porte de sa maîtresse ; Des philosophes, des badins ;

Deux ou trois jeunes blondins, Cinq ou six beautés insignes Ayant de beaux cheveux blonds, Et les cous non pas si longs

Que des cygnes, Mais aussi blancs, sans mentir. Enfin cette âme, au partir Du corps d'une beauté qui chantoit comme un ange,

En entrant dans ce cygne eut une peur étrange, Croyant avoir pour maison Un oison ; Sans se souvenir à l'heure

D'une semblable demeure Où jadis le roi des dieux, Pour loger avec elle ayant quitté les cieux, Se fit blanc comme un cygne, et donna dans la vue

De Léde aux yeux si charmants. Comment s'en fût souvenue L'âme au bout de deux mille ans ? Et comment de chaque aventure

Se pourra-t-elle souvenir, Ne devant pas sitôt finir, A ce qu'Apollon assure ? Elle doit, ce dit-il, entrer auparavant

Au corps du premier enfant Que fera certaine belle, Que Phyllis pour le présent On appelle.

Mais quand le cygne mourra, L'enfant, pourra-t-on dire, encor fait ne sera. En ce cas, l'âme au plus vite, En attendant que ce gîte

Se rencontre en son chemin, Peut loger dans des corps qui dès le lendemain, Dans six mois, dans une année, Verront leur fin terminée.

Voilà ce qu'il m'en a dit : Qu'on en fasse son profit. Il est las des vains travaux, Il se rit des beaux ouvrages,.

Et veut par monts et par vaux, Dans nos prés, sur nos rivages, Garder les moutons de Vaux ; Car on y gagne gros gages :

Aucun labeur n'y manque de guerdon. Ce ne sont point les murs du roi Laomédon, Qui voulut pour néant, si j'ai bonne mémoire, Bâtir ces murs détruits par un décret fatal :

C'étoit un roi qui payoit mal. Il n'est pas le seul en l'histoire.

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